Il y a 50 ans, le 1er août 1971, le guitariste et ancien Beatle George Harrison et le musicien sitariste Ravi Shankar organisaient le spectacle-bénéfice The Concert for Bangladesh au Madison Square Garden de New York. Cet évènement a ouvert la voie à de nombreux autres concerts-bénéfice, dont le célèbre Live Aid de 1985. Rappel.

André Duchesne
André Duchesne La Presse

Ringo Starr a dit oui et a sauté dans le premier avion. Eric Clapton était là. De même que le très discret Bob Dylan. On prévoyait un concert ; il y en a eu deux. Ravi Shankar espérait amasser 25 000 $ ; ils ont récolté des millions. George Harrison a parlé d’un évènement spécial. Il a permis l’avènement d’un nouvel outil philanthropique.

Alors que deux astronautes de la mission Apollo 15 exploraient la Lune, sur Terre, quelque 40 000 humains se rassemblaient au mythique Madison Square Garden de New York pour chanter et se montrer solidaires de leurs frères mourant de faim ou vivant dans des conditions insalubres de l’autre côté de la planète.

Le 1er août 1971, The Concert for Bangladesh et ses artisans écrivaient l’histoire.

Dans la foulée, d’innombrables concerts-bénéfice ont été organisés partout dans le monde pour soutenir de multiples causes. Mais il y a plus ! George Harrison et ses amis ont su montrer que la musique et le rassemblement de stars autour d’une cause peuvent constituer une redoutable force de frappe médiatique et politique.

« Ce concert a montré que le monde de la culture peut s’immiscer sur la scène politique », explique Jean-Marc Fontan, professeur au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal.

Les artistes réunis ont montré que les chansons ne sont pas que des petites rengaines et qu’on peut les utiliser pour prendre soin d’autrui et venir en aide à son prochain. Les médias n’ont pas pu faire autrement que de parler du concert, mais aussi de la situation géopolitique y étant associée.

Jean-Marc Fontan, sociologue

« Avec ce concert, George Harrison a retrouvé ses lettres de noblesse, lui à qui les Beatles ne réservaient qu’une petite place pour ses chansons alors qu’il était un auteur-compositeur extraordinaire et un guitariste sublime », soutient le poète et chanteur Lucien Francœur, qui possède toujours son album triple vinyle du concert.

D’abord, une chanson

L’évènement s’est créé en quelques semaines. Au début de l’été, le musicien indien d’origine bengalie Ravi Shankar exprime à son ami et ancien élève de sitar George Harrison son inquiétude par rapport à la situation troublante au Bangladesh qui, quelques mois plus tôt, s’appelait encore le Pakistan oriental en raison de sa filiation avec le pays voisin de l’Inde.

La déclaration d’indépendance du Bangladesh est suivie par une guerre civile, la migration de milliers de réfugiés dans le nord de l’Inde et des inondations catastrophiques à la suite du passage d’un cyclone.

PHOTO FOURNIE PAR 20 TH CENTURY FOX

Ravi Shankar

Lorsque Ravi Shankar évoque la situation à George Harrison, ce dernier compose la chanson Bangla Desh. À la suggestion du musicien et chanteur Leon Russell, Harrison écrit un premier couplet évoquant la situation. My friend came to me/With sadness in his eyes/Told me that he wanted help/Before his country dies.

Le single de la chanson sort le 28 juillet 1971. Pendant ce temps, George Harrison recrute. « Ravi me passait des coupures de journaux et de magazines consacrées à la guerre et à la pauvreté dans ce pays et je me suis dit que je devais l’aider, raconte-t-il dans son autobiographie intitulée I-Me-Mine. J’ai passé trois mois au téléphone à organiser l’évènement et à essayer de convaincre mes amis d’y participer. »

L’affaire est complexe. Eric Clapton est d’accord, mais il est mal en point. Bob Dylan, qui n’a pas joué devant public depuis longtemps, accepte du bout des lèvres, mais son cas est douteux. Billy Preston, Leon Russell, Klaus Voormann, Jesse Ed Davis et le groupe rock Badfinger sont de l’aventure.

Pour la première fois de l’histoire, des chanteurs qui soignent normalement leur ego le laissent de côté et se mettent au service d’une cause humanitaire.

Jean-Marc Fontan

Sans surprise, Phil Spector est dans les coulisses comme coproducteur. Les Beatles ? Leur récente séparation a laissé beaucoup d’amertume. Mais selon la légende, Harrison les a tous invités.

Ringo Starr, qui est sur le tournage du film Blindman en Espagne, accepte et se rend illico à New York. Paul McCartney dit non. John Lennon dit oui à la condition que Yoko Ono l’accompagne, mais George Harrison refuse, soi-disant parce qu’il ne veut pas entendre des performances d’avant-garde. Le couple passe son tour.

Le chanteur et guitariste Peter Frampton, alors avec le groupe Humble Pie, est aussi dans l’orbite de l’organisation. Quelques jours avant le concert, il rejoint son ami Harrison dans sa chambre d’hôtel et ils répètent ensemble toutes les pièces du concert. Frampton se rendra compte plus tard qu’il aurait pu remplacer au pied levé Eric Clapton dans l’éventualité où ce dernier devenait indisponible.

Sur scène

Comme il y a de l’incertitude sur la présence des musiciens attendus, l’affiche des deux concerts, présentés à 14 h 30 et 20 h, indique seulement « George Harrison and Friends ».

PHOTO FOURNIE PAR BRUCE SPIZER

L’affiche devant la billetterie du Madison Square Garden, en juillet 1971

Juste avant que le spectacle commence, George Harrison s’avance sur la scène et lance : « J’aimerais simplement vous dire avant que nous commencions le concert que je vous remercie tous d’être venus à cet évènement-bénéfice très spécial. Ce sera un bon concert. Nous avons un bon groupe de musiciens ; enfin, je l’espère. »

Ravi Shankar et une section de musique indienne jouent durant plusieurs minutes devant un public dubitatif (plusieurs applaudissent alors que les musiciens ne font qu’accorder leurs instruments). Puis, Harrison prend le relais et entame la chanson Wah-Wah.

Dans la foulée, les différents artistes, tantôt seuls, tantôt regroupés, jouent de nombreuses chansons, dont Awaiting on You All, Beware of Darkness, A Hard Rain’s A-Gonna Fall, Mr. Tambourine Man, Something et My Sweet Lord.

Un album triple et un film

Dans les mois suivants, un album triple et un film sur le concert auront une résonance peut-être encore plus grande que l’évènement et permettront de récolter des millions de dollars.

PHOTO FOURNIE PAR APPLE

La pochette de l’album original

Lucien Francœur se souvient de la pochette de l’album montrant un enfant mourant de faim assis à côté d’un récipient pratiquement vide. « Certains ne voulaient pas sortir la pochette trop déprimante alors que c’est un concert pour les enfants qui meurent de faim, s’indigne-t-il. Que voulaient-ils à la place ? Un chanteur en culotte de cuir ? »

Les chiffres des recettes finales varient d’un livre et d’un site internet à l’autre. Dans son autobiographie, Harrison évoque une somme oscillant entre 8 et 10 millions de dollars. Ce qui est certain, cependant, c’est que le fisc n’a pas daigné estimer que cet évènement méritait une exemption de taxes.

Après de longs mois de lutte, Harrison a remis un chèque avec plusieurs zéros à l’agence américaine du revenu. Heureusement, l’héritage du Concert for Bangladesh a été beaucoup plus grand que ça…

George Harrison est mort d’un cancer des poumons le 29 novembre 2001 à Los Angeles ; il avait 58 ans. Ravi Shankar est décédé à 92 ans, le 11 décembre 2012 à San Diego.

Six grands concerts-bénéfice

Live Aid – 13 juillet 1985

PHOTO TIRÉE D’UNE VIDÉO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Live Aid, en 1985 à Londres

Queen, Elton John, Neil Young, Madonna, Tina Turner, The Who, Bryan Adams, Led Zeppelin avec Phil Collins à la batterie, Paul McCartney, Bowie et Jagger chantant Dancing in the Street ensemble, U2 et tant d’autres artistes. Le 13 juillet 1985, sur les scènes du Wembley Stadium à Londres et du John F. Kennedy Stadium à Philadelphie, les artistes anglo-saxons de la planète donnent le grand concert Live Aid pour la famine en Afrique. Bob Geldof est à la tête de l’organisation. Le spectacle est ouvert par le prince Charles et Lady Diana. Après sa prestation à Londres, Phil Collins saute dans un avion Concorde pour aller jouer à Philadelphie. Plus de 127 millions sont amassés. L’évènement reste gravé dans les mémoires.

Pavarotti and Friends – 27 septembre 1992 et neuf autres éditions

PHOTO NICOLA CASAMASSIMA, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Luciano Pavarotti et Andrea Bocelli lors du concert Pavarotti and Friends de 2003 à Modène, en Italie

Dans le domaine des concerts-bénéfice, Pavarotti and Friends fait exception. Le célèbre ténor italien a organisé 10 concerts, entre 1992 et 2003, dans sa ville natale de Modène afin d’amasser des fonds pour différentes causes : les enfants de Bosnie, les personnes dans le besoin au Kosovo, en Afghanistan, en Angola ou encore en Irak. Les vedettes y ont été nombreuses, de Sting et Bob Geldof à Bono, Queen et Deep Purple en passant par la princesse Diana, Brian Eno, Liza Minnelli, etc.

De concert avec le Saguenay – 25 août 1996

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Gilles Vigneault lors de l’évènement De concert avec le Saguenay, en 1996 à Montréal

Cinq semaines après les pluies diluviennes qui ont causé la mort de dix personnes et d’immenses dégâts au Saguenay, une quarantaine d’artistes et des centaines de musiciens, techniciens et figurants se rassemblent au Centre Molson (aujourd’hui Centre Bell), dont Dédé Fortin, Michel Rivard, Lynda Lemay, Lara Fabian, le Cirque du Soleil, Gilles Vigneault, Céline Dion (par vidéo), Isabelle Boulay et Robert Charlebois. Michel Barrette anime cette soirée lors de laquelle 4,3 millions sont amassés.

The Concert for New York City – 20 octobre 2001

IMAGE FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Détail de l’affiche du spectacle The Concert for New York City

En réponse aux attentats du 11 septembre 2001, plusieurs évènements-bénéfice ont eu lieu. Le 20 octobre 2001, au Madison Square Garden de New York, Paul McCartney, The Who, Elton John, Billy Joel, Mick Jagger et Keith Richards, Melissa Etheridge, James Taylor, Janet Jackson et d’autres chantent pour les victimes. Plusieurs personnalités (Meg Ryan, Bill et Hillary Clinton, Rudy Giuliani) présentent les artistes. L’évènement permet de récolter 35 millions.

One Love Manchester – 4 juin 2017

PHOTO DAVE HOGAN, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Ariana Grande à One Love Manchester, en 2017

On n’oubliera pas de sitôt le moment où Ariana Grande a chanté Somewhere Over the Rainbow à l’issue du concert One Love Manchester organisé au Old Trafford Cricket Ground, à Manchester, en hommage aux victimes de l’attentat qui avait été commis le 22 mai précédent au Manchester Arena. Ariana Grande venait de terminer son concert lorsqu’un attentat suicide a été perpétré. La bombe a fait 22 morts et des centaines de blessés. Robbie Williams, Stevie Wonder, Katy Perry, Justin Bieber, Coldplay, Miley Cyrus et d’autres ont chanté devant 55 000 spectateurs lors de ce concert-bénéfice qui a permis à la Croix-Rouge britannique de récolter 9 millions de livres sterling.

Concert planétaire pour lutter contre la COVID-19 – 25 septembre 2021

PHOTO ALEXIS AUBIN, ARCHIVES COLLABORATION SPÉCIALE

Billie Eilish à Osheaga en 2018

Un concert au sujet de la COVID-19 ? Il est en préparation ! Le 25 septembre, Global Citizen Live, un évènement planétaire de 24 h, réunira The Weeknd, Ed Sheeran, Shawn Mendes, Demi Lovato, BTS, Coldplay, Billie Eilish, Usher et de nombreux autres artistes. Il s’amorcera à Sydney, en Australie, et se déclinera sur tous les continents avec des concerts prévus à Lagos, Rio de Janeiro, New York, Paris, Londres, Séoul et Los Angeles. L’évènement a pour but d’inciter les gouvernements à maintenir la lutte contre le virus et à prendre des mesures pour freiner les changements climatiques. Le concert-test anti-COVID-19, qui doit avoir lieu le même jour sur les plaines d’Abraham à Québec, n’est pas lié à cet évènement.