Elle n’avait que 27 ans. Et tellement de talent. Ce vendredi 23 juillet marque le 10anniversaire de la mort de la chanteuse britannique Amy Winehouse. Pour l’occasion, on revient sur son talent d’exception et sur le climat toxique dans lequel elle a connu un succès fulgurant.

Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

Le jour des obsèques d’Amy Winehouse, la journaliste américaine Nancy Jo Sales était en reportage avec Courtney Love pour le magazine Vanity Fair pas très loin de Londres. La veuve de Kurt Cobain était contrariée, car elle désirait assister aux funérailles de la star à qui l’on doit le tube Rehab.

« C’était impossible, car il y avait une séance de photos impliquant beaucoup de personnes, mais je me souviens que Courtney était anéantie par la mort d’Amy », nous confie la journaliste, jointe au téléphone.

Si une femme pouvait comprendre la détresse hautement médiatisée d’Amy Winehouse, c’est bien Courtney Love. « Nous sommes des êtres sensibles et d’autres gens veulent en tirer profit », avait-elle déclaré à l’époque à Rolling Stone. Pour Courtney Love, le fait que le cœur d’Amy Winehouse ait arrêté de battre après un abus d’alcool équivalait au « gaspillage d’un talent sublime ».

Et Amy Winehouse n’en était pas la seule responsable…

Le vrai visage d’Amy

Nancy Jo Sales a écrit la préface et les textes qui accompagnent le livre de photos d’Amy Winehouse prises par Blake Wood, publié par la maison d’édition Taschen en 2018.

PHOTO FOURNIE PAR L’ÉDITEUR

Amy Winehouse, de Blake Wood

Le « bon » Blake, précise Nancy Jo Sales, et non le Blake (Fielder-Civil) qui a été marié à Amy et qui l’a initiée aux drogues dures.

Originaire du Vermont, Blake Wood n’était pas un photographe professionnel, mais il faisait partie de l’entourage intime d’Amy Winehouse alors qu’elle vivait à la fois un grand succès et une détresse profonde. Les photos d’elle prises en 2009 sur l’île de Sainte-Lucie, dans les Petites Antilles, révèlent son vrai visage et non celui d’une toxicomane. « Elle est relax et enjouée », dit Nancy Jo Sales.

« Amy avait pleinement confiance en Blake et cela se ressent dans les photos, souligne-t-elle. Ce sont des photos personnelles et non des photos professionnelles. Ce sont des photos d’amis et c’est ce qui les rend touchantes… »

Ceux qui ont suivi de près la carrière de la chanteuse et ceux qui ont vu le documentaire Amy réalisé par Asif Kapadia savent à quel point des tabloïds ont publié des photos disgracieuses d’elle.

« Le traitement médiatique des femmes était horrible au début des années 2000 », rappelle Nancy Jo Sales, à qui l’on doit l’essai American Girls — Social Media and the Secret Lives of Teenagers.

Nancy Jo Sales rappelle à quel point Lindsay Lohan, Paris Hilton et Britney Spears étaient des victimes médiatiques, elles aussi. « C’était une période horrible. Comme si nous étions au pic du contrecoup du féminisme dont Susan Faludi parle dans son essai Backlash. »

Amy était un génie. Une grande chanteuse jazz. On parlait d’elle sans égard à ce qu’elle vivait.

Nancy Jo Sales, journaliste

Amy Winehouse avait des problèmes d’alcool et de drogue, mais souffrait aussi de boulimie depuis l’adolescence, ce qui avait fragilisé son corps. Presque chaque soir, un animateur de talk-show se moquait d’elle.

« Les médias parlaient de sa perte de poids, de son corps, de ses abus de drogue, de ses petits amis… Ils le faisaient de façon sexiste et dégoûtante. Amy avait ses démons, mais je pense que cela l’a tuée. »

Selon Nancy Jo Sales, Amy Winehouse a été sacrifiée sur l’autel de la célébrité, mais elle demeure immortelle en raison de son talent. « Elle avait tellement de soul… »

D’Amy à Britney

Le sociologue Alexander Maria Leroy est l’auteur de l’essai Amy Winehouse – Une idole brisée. Il a commencé l’écriture de son livre le jour de la disparition de la chanteuse. Et juste avant la publication, il a ajouté une annexe sur Whitney Houston qui venait de mourir dans des conditions similaires.

Pour le chercheur au Centre d’étude et de recherche sur les risques et les vulnérabilités de l’Université de Caen, Amy Winehouse incarne le processus de création et de destruction des stars. « En l’occurrence, une destruction totale, puisque cela l’a tuée. »

Il y a une mise en valeur de la vie privée puis du lynchage. Amy avait le profil type. Elle avait un réel succès artistique et une vie privée complexe et agitée.

Alexander Maria Leroy, sociologue

C’était « une manne » pour la presse à scandale. « Ses problèmes ont été amplifiés par les médias et l’ont plongée dans une spirale infernale dont elle ne pouvait se défaire. »

Depuis 10 ans, le discours sur la santé mentale et les droits des femmes a changé, notamment avec le mouvement #metoo. « Il y a eu des changements importants dans la façon de traiter certains sujets dans les médias », observe le sociologue.

Ce dernier cite l’exemple du mouvement #freeBritney, qui mobilise des gens qui veulent libérer l’interprète du tube Toxic de la tutelle de son père.

Des attentes différentes envers une femme

Est-ce qu’un mouvement #freeAmy aurait pu sauver Amy Winehouse ? Chose certaine, elle était prisonnière d’un climat et d’un entourage toxiques.

Et même si les choses s’améliorent pour les femmes, « les écarts sont davantage acceptés chez les hommes », dit Alexander Maria Leroy.

Le public et l’industrie ont des attentes très strictes et peu d’indulgence envers une vedette féminine, renchérit Vanessa Blais-Tremblay, professeure associée au département de musique de l’UQAM qui mène un projet de recherche sur les différences et inégalités de genre dans la musique au Québec. « On s’attend à ce qu’une femme dévoile plus d’intimité, mais pas trop. »

PHOTO FOURNIE PAR MÉTROPOLE

Amy Winehouse

Amy était incomprise par ceux qui se moquaient de ses frasques. « Back to Black, c’est un album de souffrance et de douleur, rappelle la chercheuse. C’est ce que ses fans aimaient de ses chansons, ainsi que son authenticité. »

Amy Winehouse n’aspirait pas au succès planétaire qu’elle a connu, ajoute Vanessa Blais-Tremblay. « Son grand rêve était d’être libre artistiquement et de travailler avec qui elle voulait. »

Elle le dit d’ailleurs mot pour mot dans le documentaire Amy.

Amy Winehouse manquait de confiance en elle dans plusieurs domaines de sa vie, mais elle savait à quel point elle pouvait bien chanter, souligne Vanessa Blais-Tremblay.

« Amy Winehouse avait une voix habitée, poursuit Mme Blais-Tremblay. On entend les fantômes de Billie Holiday, d’Aretha Franklin et de The Shirelles. Sa façon de conclure une phrase, de résoudre une transition harmonique, d’improviser avec sa voix… Il y a beaucoup de travail et de culture musicale chez Amy Winehouse. Elle savait précisément ce qu’elle voulait sur le plan du son. »

Au Club Soda en 2004

PHOTO ANDRÉ TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Amy Winehouse au Club Soda, en juillet 2004

Quand Laurent Saulnier a vu Amy Winehouse au Club Soda en 2004 dans le cadre du Festival de jazz, il ne connaissait rien de la vie privée de la chanteuse.

« C’était pour son premier album, Frank. Elle n’était pas la Amy Winehouse qu’on a connue après. »

Le spectacle n’affichait même pas complet, mais elle a été une révélation du festival. « J’ai un souvenir de sa voix extraordinaire. Sur scène, son côté soul woman explosait. Elle avait une personnalité tellement forte. »

Notre ancien collègue, le critique Alain Brunet, était aussi sur place. « Quel talent brut, mes amis ! », avait-il écrit dans La Presse.

Son spectacle a commencé à l’heure et n’a donné lieu à aucun problème. Laurent Saulnier l’a même croisée dans l’ascenseur d’un hôtel après. « Elle était super allumée, mais elle semblait timide. »

Quand Laurent Saulnier a recroisé Amy Winehouse en 2007 à Austin, au festival South by Southwest, c’est une tout autre jeune femme qu’il a vue. « Une de mes missions était de la ramener au Festival de jazz. »

Laurent Saulnier l’a brièvement interpellée et elle était très amaigrie. « Son regard était complètement absent. C’était vraiment triste. »

Membre du club des 27

Amy Winehouse fait partie du fameux « club des 27 », soit ces artistes disparus tragiquement après un succès fulgurant. À sa mort, elle a rejoint dans l’au-delà Jimi Hendrix, Kurt Cobain, Jim Morrison, Janis Joplin et Brian Jones, tous morts à 27 ans.

« Elle n’a pas eu une longue carrière, mais combien de chanteuses aujourd’hui se réclament d’Amy Winehouse ? », souligne Laurent Saulnier.

En 2013, Charlotte Cardin a fait les auditions à l’aveugle de La voix avec une reprise de You Know I’m No Good. Les Lady Gaga et Adele se disent elles aussi beaucoup influencées par Amy Winehouse.

Laurent Saulnier se souvient du choc qu’il a eu en apprenant sa mort, le 23 juillet 2011. « Un coup », dit-il.

Dans un livre publié il y a un mois, Tyler James, un ami d’enfance d’Amy Winehouse, se désole du fait que personne n’est intervenu dans la chute libre d’Amy Winehouse alors que cela se passait sous les yeux de tous.

Nancy Jo Sales aimerait que les gens sachent qu’Amy Winehouse n’était pas celle que les paparazzis épiaient. « Elle était gentille et cool », dit-elle. La journaliste souhaite aussi que le public s’interroge sur sa façon de « consommer » la célébrité.

Un autre documentaire sur Amy Winehouse, produit par la BBC, sortira sous peu à l’initiative de sa mère. « Je n’ai pas le sentiment que le monde connaît la vraie Amy, celle que j’ai élevée », a déclaré Janis Winehouse.

Amy en trois chansons et un documentaire

Pour bien comprendre Amy Winehouse, il suffit d’écouter sa musique.

Stronger Than Me

Coécrit avec Salaam Remi, Stronger Than Me est le premier extrait officiel d’Amy Winehouse. Il est sorti en octobre 2003, quelques jours avant son premier album, Frank (un clin d’œil à Frank Sinatra). Dans le clip de cette chanson dans laquelle Winehouse dit vouloir que son amoureux soit plus fort qu’elle, l’artiste entre dans un bar où elle s’exaspère de voir son copain complètement ivre.

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Rehab

Difficile de réécouter Rehab avec le cœur léger… En 2006, c’est avec cette chanson qu’Amy Winehouse a dévoilé à la planète à quel point elle avait du bagou, une voix extraordinaire et un son néo-soul unique. Le tube était d’une tragique ironie puisque Mitch Winehouse a bel et bien dissuadé sa fille de se soumettre à une cure de désintoxication après le succès de son premier album. On connaît la suite… On sait aussi que Mitch Winehouse a quitté le nid familial quand Amy avait 9 ans et qu’elle a souffert de cet abandon. Or, ce dernier rejette l’image de mauvais père qui a émané du documentaire Amy.

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Back to Black

Beaucoup de gens considèrent que Blake Fielder-Civil a aussi profité d’Amy Winehouse et l’a sans doute menée à sa perte. Blake a d’abord brisé le cœur d’Amy, ce qui a inspiré l’album et la sublime ballade Back to Black, mais quand son ex était en train de devenir une star mondiale, il a reconquis son cœur tout en l’initiant à l’héroïne. Le couple s’est marié puis a divorcé en 2009 alors que Blake était en prison.

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Amy, le documentaire

Pour comprendre à quel point la mort d’Amy Winehouse est bouleversante, voire injuste, il faut voir le film d’Asif Kapadia. Si les entrevues et images d’archives démontrent à quel point l’entourage, les paparazzis, la drogue, l’alcool et les problèmes alimentaires ont créé un environnement malsain pour Amy Winehouse, on constate aussi à quel point la musique la rendait heureuse. Tony Bennett dit qu’elle avait le talent vocal d’une Billie Holiday ou d’une Ella Fitzgerald. On les voit chanter ensemble le duo Body and Soul cinq mois avant la mort d’Amy.