En s’unissant sous le projet Hildegard et en faisant leurs chansons à huis clos, Ouri et Helena Deland ont gagné en confiance. Elles se sont aussi libérées « du poids de l’image » qui pèse sur les épaules des artistes féminines. Entrevue avec les deux créatrices montréalaises à qui Les Inrocks consacre une pleine page dans son plus récent numéro.

Émilie Côté
Émilie Côté La Presse

C’est à la suggestion de leurs imprésarios qu’elles se sont retrouvées au studio B d’Hochelaga-Maisonneuve. Elles se connaissaient avant, mais sans plus. Pendant huit jours, elles ont créé et enregistré huit chansons. Le résultat se retrouve même en ordre chronologique sur le premier album de Hildegard sorti il y a quelques jours. Jour 1, Jour 2, Jour 3… jusqu’au Jour 8.

Pourtant, en studio, ni un album ni un groupe n’étaient encore dans les plans. « Mais nous étions tellement excitées et surprises », raconte Helena Deland.

C’était génial de n’avoir personne à impressionner.

Ouri

Les deux musiciennes ont couvé leur projet longtemps, mais l’envie de partager le tout a pris le dessus… « Au départ, nous voulions être anonymes », signale Ouri. « Avec des alter ego », renchérit Helena Deland.

Avec des masques comme Daft Punk ? Plutôt avec une sorte d’avatar qui mélange leurs traits. « Je pense que nous voulions nous protéger, expose Helena Deland. L’image, c’est toujours un casse-tête. C’est même épuisant. On le vit toujours dans nos projets. »

Au lieu de se cacher comme elles l’ont envisagé au départ, Ouri et Helena Deland ont décidé de déléguer la tâche du « langage visuel » à l’artiste Melissa Matos. Comme on l’a vu dans les trois clips sortis jusqu’à présent, la styliste a misé sur une sorte de sensualité rebelle et semi-fantastique.

Parlons-en, de l’image. Il faut avoir de l’ego pour faire ce métier, dit Helena Deland, qui a sorti des albums au grand succès critique et qui tourne à l’étranger. En 2021, les artistes n’ont pas le choix de s’exposer le moindrement sur les réseaux sociaux. « On veut se libérer du poids de l’image, mais la représentation est tellement importante. Surtout pour les femmes », poursuit Ouri.

La modestie est quasi impossible, renchérit Helena Deland. « En moi, il y a celle qui voudrait laisser les gens venir à la musique juste par la musique. Mais nous sommes dans un monde où c’est important d’avoir une image forte pour aller chercher les gens. »

« C’est un rôle que je n’aime pas toujours jouer », dit Helena Deland. « Mais c’est plus facile à assumer à deux, dit Ouri. Et il faut jouer le jeu. »

À huis clos

Ouri et Helena Deland ont beaucoup appris de leur expérience en studio à huis clos. Une force de création a émané de leur confiance mutuelle. Tout était permis. Ouri portait davantage la casquette de productrice et réalisatrice, précise Helena Deland. « Mais c’est notre vision à toutes les deux », l’interrompt Ouri.

Cette dernière, qui a grandi en région parisienne et qui vient d’avoir la confirmation qu’elle aura sa résidence permanente canadienne, a toujours voulu être musicienne. Elle a débarqué seule à Montréal à l’âge de 16 ans avec l’envie « d’être libre et de faire de la musique ». Elle a étudié la composition et l’électroacoustique à l’Université de Montréal et à Concordia. « Mon obsession est de créer des hybrides entre l’acoustique et l’électronique. »

Ce n’est pas naturel pour elle de se dire réalisatrice. Mais c’est bien ce qu’elle est.

Helena Deland a étudié en littérature. L’auteure-compositrice-interprète vient de l’école folk, quoique ce serait réducteur de la cantonner à ce genre. Avec Ouri, Helena Deland s’est plu à écrire des paroles sous le coup de l’improvisation avec des mots qui ont plus de musicalité qu’un sens profond.

Avant de retrouver Ouri en studio, Helena Deland s’intéressait déjà à la techno d’Andy Stott. Cela s’entend sur la chanson Jour 1.

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« Jour 2, c’est une prière à soi-même et de l’une à l’autre, poursuit Ouri. Une chanson répétitive. » « Une chanson où il y a le constat qu’on est trop durs envers nous-mêmes », dit Helena Deland, qui s’est inspirée de l’expression « se surprendre de dos enfin » de l’artiste non binaire Claude Cahun, morte en 1954.

Faut-il se voir « en surprise de dos » pour enfin embrasser qui nous sommes ? C’est une question qui mérite réflexion.

Quant au nom Hildegard, il renvoie à la compositrice allemande Hildegarde de Bingen (1098-1179) qui était à la tête d’une abbaye de femmes et dont les chants sacrés ont donné lieu à l’album Les Chants de l’extase sorti en 1994.

Une grande créatrice, une entrepreneure et une féministe qui assumait sa sensualité (avant son temps).

Voilà Hildegard (X 2).