Au fil des années, bon nombre de musiciens ont su fouiller au cœur du répertoire traditionnel québécois pour lui redonner vie grâce à une interprétation nouvelle. Le compositeur Cédric Dind-Lavoie a plutôt choisi d’emprunter un chemin de traverse en laissant s’exprimer quelques-uns de ces trésors archivés, en prenant soin de les magnifier d’un écrin d’ambiances contemporaines. Un exercice fascinant.

Pierre-Marc Durivage Pierre-Marc Durivage
La Presse

Passé par l’école du jazz, le contrebassiste de formation a toujours été intrigué par les projets musicaux qui réactualisent le passé. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre qu’il est aussi collectionneur de vinyles – c’est d’ailleurs un peu le point de départ du projet Archives, qui a été lancé dans les premiers jours d’avril.

« J’ai trouvé par hasard le disque Acadie et Québec – Les archives de folklore de l’Université Laval, une compilation de chants traditionnels des années 1940 et 1950 recueillie par le compositeur et ethnomusicologue Roger Matton, nous apprend Cédric Dind-Lavoie. Écouter et entendre des voix a capella vraiment authentiques, souvent enregistrées directement chez les gens, s’est révélé quelque chose de touchant et renversant pour moi. Un morceau en particulier m’a donné envie d’essayer quelque chose, d’explorer la possibilité d’y greffer des accords ou des accompagnements, poursuit-il. Je venais d’acheter un ukulélé baryton, je me suis amusé avec ça, j’ai fait une première maquette il y a deux ou trois ans. »

L’idée de faire un album a ainsi fait son chemin, ce qui l’a amené à fouiller lui-même les archives de l’Université Laval.

« Ça n’a pas été facile, mais en même temps tellement passionnant », reconnaît Cédric Dind-Lavoie, l’enthousiasme perceptible au bout du fil.

On découvre bien sûr des chansons, des airs instrumentaux, mais il y a aussi beaucoup de contes et de témoignages. J’ai trouvé ça tripant, ça m’a amené à en écouter plus, à en apprendre plus, et pas nécessairement pour en faire un objet artistique.

Cédric Dind-Lavoie

Bien sûr, l’objectif était de créer un tel objet. Les 13 pièces que l’on trouve sur Archives témoignent au bout du compte de la démarche organique du musicien, au-delà du fait qu’il a dû privilégier les morceaux les mieux enregistrés – les archives sont avant toute chose des témoins du passé. « Sans m’en rendre compte, je suis allé vers des pièces avec des thèmes universels – amour non réciproque, histoire de couple assombrie –, mais ç’a été la même chose sur le plan mélodique, où j’ai privilégié des morceaux plus intemporels. À partir de cette matière-là, j’ai vraiment pu aller où je voulais. »

Alliage multiple

Grand amateur de musique ambiante, Cédric Dind-Lavoie savait néanmoins quelle direction artistique il comptait prendre, à l’instar de son premier album, 88, magnifique exercice de piano jazz atmosphérique. Évidemment, la différence notable était qu’il partait ici d’un canevas bien défini, presque contraignant. Le résultat est d’autant plus remarquable quand on écoute les pièces de l’album où il réussit à arrimer podorythmie festive avec arrangements aériens.

« J’ai toujours adoré aller dans les jam-sessions trad notamment parce que je ressens un aspect hypnotique dans cette musique. La podorythmie, par exemple, dégage bien plus que l’aspect festif que l’on perçoit de prime abord. C’est comme un train qui avance inlassablement, et je me suis dit qu’il y avait certainement une façon de marier le dramatique au festif, de coller ce rythme-là à quelque chose de plus lent, de plus aéré. »

Cette conjonction de styles est non seulement possible, elle est aussi remarquablement réussie. Il a fallu, pour ce faire, travailler un peu la matière brute en prenant soin de ne pas la dénaturer.

Je voulais rester le plus proche des pièces originales, mais j’ai quand même dû ajuster le timbre de certains passages, pour m’assurer qu’il n’y ait pas trop de fausses notes. Dans un ou deux morceaux, je me suis aussi permis de faire des boucles, notamment pour que ça puisse inspirer de petites envolées musicales.

Cédric Dind-Lavoie

Si le compositeur reconnaît que son travail de création s’est accompagné de nombreux défis, son amour pour les univers des musiques traditionnelles et contemporaines lui a toujours donné l’impression que sa démarche pouvait se faire naturellement. « Le fait aussi de ne pas avoir grandi dans l’univers trad me permet de garder une certaine distance par rapport à cette musique-là, ajoute-t-il. J’avais la crainte que ce soit un écueil supplémentaire, mais ça m’a finalement aidé à apporter des arrangements plus modernes à l’ensemble. »

Malgré la quantité du matériel d’archives déniché, le jeune musicien n’a pas songé à faire une suite à Archives, pas plus qu’à en tirer un spectacle. « C’était tellement un travail personnel que, pour le transposer sur scène, il faudrait que ce soit un autre projet, avec un ensemble à cordes, par exemple, suggère-t-il. Mais ce n’est pas dans les cartons pour l’instant, mon désir est que l’album soit apprécié avec des écouteurs, en pleine introspection. »

Cédric Dind-Lavoie a certes rempli sa mission, qu’il y ait une suite ou non.

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