Après l’Orchestre Métropolitain, c’était au tour de l’Orchestre symphonique de Montréal de faire son grand retour en salle devant public mercredi soir à la Maison symphonique. Le concert était dirigé par son chef assistant, Thomas Le Duc-Moreau, qui effectuait ses « vrais » débuts avec l’ensemble.

Emmanuel Bernier
Collaboration spéciale

Pourquoi ses « vrais » débuts ? À l’automne 2019, quelques semaines après avoir été choisi pour assister Kent Nagano, le musicien s’était vu confier in extremis la direction d’une seconde partie de concert dans des conditions qui n’ont pas dû être idéales. Le revoici donc, un an et demi plus tard, dans un programme de musique états-unienne en compagnie du violoniste Kerson Leong.

Ce dernier a été absolument impérial dans le Concerto pour violon, opus 14, de Samuel Barber, un des grands concertos pour cet instrument écrits au XXe siècle. Vêtu d’une simple chemise noire liserée d’or, le musicien se distingue par une sonorité opulente, des aigus de rêve et une aisance déconcertante. On retiendra notamment son entrée idéale dans le mouvement lent, comme en suspension.

PHOTO ANTOINE SAITO, FOURNIE PAR L’OSM

Le violoniste Kerson Leong

Venons-en au chef. À 26 ans, Thomas Le Duc-Moreau a déjà une belle feuille de route en tant qu’ancien chef assistant des orchestres de Trois-Rivières et de Québec, avec déjà un pied dans le domaine lyrique comme répétiteur de son ancien professeur au Conservatoire, Jacques Lacombe.

Comme ce dernier, il possède une grande qualité qui n’est pas donnée à tous les chefs : la précision. Tout est parfaitement en place, y compris l’accompagnement passablement complexe du Concerto de Barber. Seul petit bémol : une tendance à un peu laisser les violoncelles à eux-mêmes (dans le mouvement lent du concerto, notamment), ce qui est étonnant de la part d’un chef d’abord formé comme violoncelliste.

À 26 ans et avec le stress de conduire un luxueux bolide comme l’OSM, c’est bien normal que tout ne soit pas parfait. C’est l’esprit qui faisait davantage défaut. Pas que Le Duc-Moreau soit inexpressif, tant s’en faut. On sent que tout a été mûri. Les phrasés sont bien soulignés, les passages lyriques chantent bien. L’Adagio de Barber, quoique d’une lenteur que d’autres trouveront peut-être rédhibitoire, a montré un musicien qui vit dans l’instant (un magnifique climax à la fin !).

PHOTO ANTOINE SAITO, FOURNIE PAR L’OSM

Le chef d’orchestre Thomas Le Duc-Moreau

C’est peut-être l’architecture générale, le sens de la narration qui manque, ce qui est une question de laisser-aller. Cela viendra sûrement. Mais pour le moment, on ne sent pas que le musicien « aime » son orchestre, qu’il irradie vers celui-ci.

C’est ce qui fait la différence entre une prestation tout à fait correcte et un « wow ! ». Seul ce laisser-aller permet une vraie éloquence, ce qui aurait par exemple donné plus de caractère à l’accompagnement du troisième mouvement du concerto.

Le chef avait choisi la Symphonie no 2 en sol mineur, « Song of a New Race », du compositeur afro-américain William Grant Still, un élève de Varèse décédé en 1978. Deuxième partie d’une trilogie symphonique « noire », la partition, créée en 1937 par nul autre que Leopold Stokowski (à la tête de l’Orchestre de Philadelphie), s’inscrit dans le combat du compositeur contre la ségrégation raciale, un appel qui résonne encore aujourd’hui.

Nous ne sommes pas très loin de Gershwin, avec une utilisation abondante de mélodies, rythmes et harmonies issus des musiques afro-américaines. En quatre mouvements, la symphonie alterne entre cordes généreuses et vents facétieux. Thomas Le Duc-Moreau s’abandonne davantage qu’en première partie, mais il manque encore une certaine gouaille, un certain déhanché.

En début de concert, la chef de la direction Madeleine Careau a tenu à rassurer le public (« Vous êtes en sécurité ici ») et à souligner « la résilience des musiciens ». On apprécie d’autant plus ces moments précieux en salle avec la situation actuelle. Comme elle s’est judicieusement demandé : « Qui peut parler d’avenir maintenant ? »