L’ambiance spectrale de la fin de la symphonie « Les Adieux » de Haydn, l’exaltation du dernier mouvement de la symphonie « Jupiter » de Mozart… Il est difficile de choisir le meilleur moment du dernier concert de Kent Nagano avec l’Orchestre symphonique de Montréal, mis en ligne hier soir pour trois semaines.

Emmanuel bernier
Collaboration spéciale

Après deux concerts misant la plupart du temps sur des ensembles réduits, les troupes se sont réunies le 9 mars dernier pour enregistrer deux jalons du répertoire symphonique de la fin du XVIIIe siècle.

L’association des deux œuvres est tout à fait bienvenue. La Symphonie no 45 de Haydn est dite des « adieux » à cause de son dernier mouvement, où les musiciens quittent un à un la scène en éteignant leur lumière, ne laissant que deux violonistes conclure. Le compositeur voulait à l’époque permettre aux musiciens du prince Esterházy, pour qui il travaillait également, de manifester plus ou moins subtilement à leur patron leur insatisfaction par rapport à leurs conditions de travail.

Avec l’OSM, l’œuvre prend un tout autre sens. Comme l’explique Kent Nagano en guise de prologue, ces adieux peuvent être interprétés librement par les auditeurs. On pourra donc y voir à la fois une occasion pour le chef de dire au revoir à la métropole ou un hommage aux disparus de la COVID-19.

Quant à la « Jupiter » de Mozart, écrite dans un brillant do majeur, il s’agit de l’œuvre idéale pour conjurer le climat de suspension laissé à la fin du Haydn.

Ceux qui ont écouté le premier concert de la série, qui comprenait la Symphonie no 2 de Beethoven, ne seront pas dépaysés. Même s’il est surtout reconnu dans le milieu musical pour sa maîtrise du répertoire du XXe siècle – français notamment —, Kent Nagano « sent » très bien le répertoire classique germanique, que lui et l’OSM ont joué et enregistré à de nombreuses reprises. Tout est cohérent, réfléchi. Mais tout respire et chante aussi.

Dans les mouvements initiaux des deux symphonies, le chef opte pour des tempos idéaux bien « allègres », sans être pressés, permettant à l’orchestre de garder un son à la fois rond, précis et tonique. Nagano sait très bien jouer avec l’acoustique de la Maison symphonique, comme en témoignent les silences dans Mozart, dosés avec subtilité.

Contrairement à l’andante de la « Jupiter », dont le chant se déroule avec une remarquable aisance, l’adagio des « Adieux » surprend d’abord par son caractère allant, parti pris auquel on se surprend toutefois rapidement à adhérer.

Si Nagano adopte des tempos plutôt modérés pour les menuets, son accentuation généreuse donne aux deux morceaux un côté irrésistiblement chaloupé.

Le mouvement final du Haydn n’a assurément par l’urgence d’un presto, mais il reste néanmoins convaincant dans son genre. Dans l’adagio qui termine l’œuvre, les caméras de la Maison symphonique permettent de bien apprécier le discret ballet des musiciens qui quittent progressivement la scène. L’éclairage de la salle a été tamisé pour l’occasion, permettant une baisse graduelle de luminosité (les musiciens du XVIIIe siècle éteignaient leurs chandelles en quittant leur place).

Le molto allegro terminant la « Jupiter » a mis un point final enflammé au concert. Kent Nagano a emprunté un tempo d’une telle ardeur que l’orchestre semble avoir pris quelques mesures avant de s’y faire. Mais c’est l’effet créé qui compte, et à ce titre, le chef remporte son pari : on finit la symphonie assis sur le bout de son canapé !