C’est un lieu commun depuis l’Antiquité, c’est devenu une vérité scientifique dans les années 90 : la musique fait du bien. Mais qu’en est-il en période de crise sanitaire ? Pour le savoir, des chercheurs québécois documentent nos habitudes d’écoute et leurs effets sur le stress et la résilience pendant la pandémie de COVID-19.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

« L’idée m’est venue dans les premiers jours de la crise, explique Marie-Andrée Richard, doctorante en neuroscience cognitive. Je voyais à quel point la musique occupait une place importante dans nos vies. Le présentateur Patrice Roy, par exemple, terminait chaque téléjournal avec des capsules musicales. »

Bien sûr, au temps de la peste noire ou de la grippe espagnole, la recherche en psychologie sur les vertus de la musique était comparable à la succession de mots dans une pièce d’Alexandra Stréliski : inexistante.

« On a déjà observé les bienfaits de la musique sur la résilience, explique Mme Richard. On a aussi étudié la gestion du stress pendant la crise du verglas, en 1998. Par contre, les habitudes musicales et leurs effets en temps de crise sanitaire n’ont pas été explorés. C’est quelque chose de nouveau, d’inconnu. »

La chercheuse, sous la direction des professeurs Nathalie Gosselin, Isabelle Peretz et Michel Duchesneau, de l’Université de Montréal, souhaite décortiquer la trame sonore pandémique de 5000 participants de partout dans le monde. Qu’est-ce que les gens écoutent selon leur sexe, leur âge ou leur lieu géographique ? Dans quel contexte ?

PHOTO TIRÉE DU SITE INTERNET DU BRAMS

Marie-Andrée Richard, doctorante en neuroscience cognitive

On veut aussi établir un portrait des bienfaits de l’écoute musicale. Est-ce que ça nous aide à modeler nos émotions, à diminuer notre stress, à nous concentrer au travail ?

Marie-Andrée Richard, doctorante en neuroscience cognitive

> Participez à l’étude sur le rôle de la musique pendant la pandémie

Un rapport de Spotify sur les tendances d’écoute au Canada et dans le monde obtenu par La Presse offre des pistes de réponse. La plateforme d’écoute en continu note par exemple que le mois d’avril, en plein confinement, a été marqué par l’écoute de chansons « plus tristes ou mélancoliques ».

En revanche, le mois de juillet, avec ses vêtements et ses mesures sanitaires allégés, « a été le mois le plus heureux jusqu’à présent en 2020 ».

Spotify observe par ailleurs une augmentation de plus de 1400 % des listes de lecture sur le thème du travail à domicile. La pièce la plus répertoriée dans cette catégorie ? Work From Home, de Fifth Harmony (avec Ty Dolla $ign).

> Écoutez Work From Home, de Fifth Harmony (avec Ty Dolla $ign)

Dopamine et cortisol

Déjà pendant l’Antiquité, Platon et Aristote philosophaient sur l’idée que « la musique adoucit les mœurs ». Une idée reprise par le dramaturge William Congreve, qui a écrit au XVIIe siècle dans la pièce The Mourning Bride : « La musique possède des charmes capables d’apaiser un sein sauvage. »

PHOTO FOURNIE PAR NATIONAL ARCHIVES AND RECORDS ADMINISTRATION

Des soldats écoutent de la musique à bord d’un navire américain durant la Seconde Guerre mondiale.

« On n’a qu’à penser aux parents qui fredonnent des chansons douces à leur bébé pour l’endormir ou pour le réconforter s’il pleure », dit Nathalie Gosselin, neuropsychologue et codirectrice de l’étude sur le rôle de la musique pendant la pandémie. « Le pouvoir de la musique, c’est un très vieux concept. En temps de guerre, il a été utilisé non seulement pour calmer les soldats, mais aussi pour soulager la douleur. »

La musique a le pouvoir de toucher le cœur de notre cerveau, en quelque sorte.

Nathalie Gosselin, neuropsychologue

Ce qui était observé et déduit pendant des siècles s’appuie désormais sur des bases scientifiques solides. Récemment, des chercheurs néerlandais ont fait paraître dans Health Psychology Review deux des plus importantes méta-analyses sur les effets physiologiques et psychologiques de la musique sur le stress. À la loupe : plus de 100 études et près de 10 000 participants. Conclusion ? L’écoute de musique a des effets « significatifs » sur le corps et l’esprit : diminution du rythme cardiaque et de la pression artérielle, baisse du taux de cortisol — l’hormone du stress — dans la salive, dissipation du sentiment d’anxiété, production de dopamine, etc.

> Lisez l’article paru dans Health Psychology Review (en anglais)

« Pendant la COVID-19, il y a des hauts et des bas, observe la Dre Gosselin. La musique peut agir comme un baume, un plaster. Si on a un trouble d’anxiété généralisé diagnostiqué, je ne suis pas en train de dire qu’on peut laisser tomber la médication, mais ce qu’on pense, c’est que la musique peut être l’un des outils dans le coffre. »

À chacun sa chanson

Vicky Levasseur, musicothérapeute certifiée au Centre l’Élan, à Magog, travaille avec des personnes atteintes de troubles mentaux. L’intervenante est à la musique ce qu’une sommelière est au vin. Elle guide sa clientèle selon sa pastille musicale : chorale, listes de lecture, séances de relaxation, etc. « Il faut essayer de se découvrir musicalement, de connaître son profil, dit-elle. Par exemple, la musique de relaxation est un style à explorer quand on est anxieux, mais ce n’est pas pour tout le monde. »

Pour certains, illustre-t-elle, le bruit des oiseaux peut sembler agressant. « À l’opposé, quand je travaillais dans un centre de désintox, quelqu’un m’a dit que c’était le death métal qui le détendait, qui l’amenait ailleurs. »

Les ingrédients et la dose nécessaires sont donc propres à chacun. « On utilise la musique comme source d’automédication, résume Isabelle Peretz, codirectrice et fondatrice du Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son (BRAMS). Si vous avez besoin de réconfort, vous allez écouter de la musique relaxante. Si vous avez besoin d’énergie, vous allez écouter de la musique stimulante. Ce n’est pas plus compliqué que ça. »

Comme pour tout anxiolytique, faut-il craindre des effets secondaires ? « C’est très rare que la musique crée des effets négatifs, dit la Dre Peretz. Même si on parle de musique violente, elle aura plutôt l’effet d’une catharsis. » Catharsis, tiens, tiens. C’est justement Aristote, auquel on revient, qui en a développé la dimension musicale : « Les mélodies purgatrices procurent à l’homme une joie inoffensive. »

Les spécialistes signent donc tous la même ordonnance, renouvelable à vie : musique pour tous. Vite, à la pharmacie !

Quatre tendances décortiquées

La musique de relaxation et instrumentale

En pleine crise de COVID-19, au printemps dernier, un nombre croissant d’usagers de Spotify se sont tournés vers des pièces « plus acoustiques, moins dansantes et moins énergiques qu’à l’accoutumée. De plus, la musique privilégiée était davantage instrumentale ». Selon la recension publiée dans Health Psychology Review, le tempo idéal pour maximiser les effets physiologiques de la musique sur le stress se situe entre 60 et 80 battements par minute (BPM). Ce rythme lent est associé à un abaissement du taux de cortisol, une hormone stéroïde libérée en période de stress. Sur la base de ce critère, des chercheurs britanniques de la Mindlab Institution ont établi en 2016 que le titre Weightless, pulsé à 60 BPM par le trio Marconi Union, était le titre le plus relaxant jamais créé. Des études suggèrent par ailleurs que la musique douce stimule la production d’immunoglobuline A, un anticorps essentiel pour l’immunité des muqueuses.

> Écoutez Weightless, de Marconi Union

Les chansons tristes

La mélancolie a la cote en ces temps de grisaille, selon un sondage pas du tout scientifique mené dans notre entourage. Pourquoi la tristesse nous fait-elle du bien ? « Ça paraît un peu bizarre, parce qu’on a envie d’être heureux, commente Nathalie Gosselin. Mais la musique triste, c’est extrêmement agréable à entendre, peut-être par son côté nostalgique ou parce qu’elle nous permet de vivre des émotions qui ne sont pas réelles. On n’est pas nécessairement dans une situation qui nous attriste, mais nous pouvons expérimenter la tristesse de manière sécuritaire. » La musicothérapeute Vickie Levasseur y voit quant à elle « une musique empathique, capable de refléter notre propre tristesse ». Certains chercheurs avancent que l’aspect apaisant de la musique triste proviendrait de la prolactine, une hormone « réconfortante » présente en grande quantité dans les larmes… de tristesse. La chanson « la plus triste de tous les temps » ? Tears in Heaven, d’Eric Clapton, ont tranché les lecteurs du magazine Rolling Stone.

> Écoutez Tears in Heaven, d’Eric Clapton

Les airs nostalgiques

Spotify note « une augmentation du nombre d’utilisateurs remontant le temps grâce à la musique ». Le nombre d’écoutes de chansons des années 50, 60, 70 et 80 est monté en flèche sur la plateforme. « Quand on écoute de la musique qu’on aime et qu’on connaît, l’effet bénéfique est amplifié, observe Vickie Levasseur. On est dans quelque chose de sécuritaire, de connu. La musique a le pouvoir de nous ramener dans des souvenirs positifs. » La littérature scientifique souligne que les pièces liées à des émotions positives accélèrent la production de dopamine, un neurotransmetteur surnommé « hormone du bonheur ». La musique peut aussi raviver la mémoire chez certaines personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, selon différentes études, dont l’une réalisée par des chercheurs de l’Université McGill. D’aucuns ont en tête cette ex-ballerine espagnole âgée de 101 ans qui s’est remémoré, à l’écoute d’une pièce du Lac des Cygnes, une chorégraphie apprise dans les années 60.

> Regardez la vidéo de l’ex-ballerine atteinte d’alzheimer

Les tubes festifs

L’été pandémique a été marqué par les tubes ensoleillés et dansants, selon le rapport de Spotify. La chanson la plus écoutée au Canada du 1er juin au 15 août dernier : Rockstar, de DaBaby (avec Roddy Ricch). Suivent Roses — Imanbek Remix, de Saint Jhn, et Savage Love (Laxed-Siren Beat), de Jason Derulo et Jawsh 685. Le reste de la liste, avec des chansons d’Harry Styles ou encore de The Weeknd, invite aussi au déhanchement. Un chercheur néerlandais en neuroscience, Jacob Jolij, a mené une étude qualitative auprès de plus de 2000 Britanniques, et a établi trois critères qui font d’une chanson un hymne heureux : un tempo autour de 150 BPM, l’utilisation de la gamme majeure et des paroles positives. À partir de ces observations, il a créé une liste de 10 pièces capables de tricoter des sourires. Queen, ABBA et Cindy Lauper y figurent parmi d’autres icônes pop. « Si on veut faire le ménage en dansant, dépenser de l’énergie, faire le fou, le plus important, c’est d’aimer la musique qu’on écoute », conclut la neuropsychologue Nathalie Gosselin.

> Écoutez la liste créée par le DJacob Jolij