Oubliez le Pape du rap, par Daniel Lavoie. Oubliez Ça rend rap, de Rock et Belles Oreilles. Oubliez même le Rap-à-Billy, de Lucien Francœur.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Contrairement à ce que l’histoire officielle nous raconte, le rap québécois n’est pas né avec ces chansons à succès des années 80. Et encore moins avec les artistes blancs francophones qui les chantaient.

« Lucien Francœur, je l’aime d’amour, lance Felix B. Desfossés. Je n’enlèverai jamais son importance à la musique keb. Il était peut-être proto rap dans sa manière de réciter ses textes. Mais le Rap-à-Billy n’est pas une chanson issue du mouvement hip-hop québécois et ça, c’est important de le dire. »

PHOTO FOURNIE PAR FÉLIX B. DESFOSSÉS

Félix B. Desfossés vient de lancer le livre Les racines du hip-hop au Québec, tome 1.

Journaliste à Radio-Canada, Félix B. Desfossés vient de lancer le premier tome du livre Les racines du hip-hop au Québec, qui retrace la genèse de ce mouvement majeur à Montréal. Et il entend bien remettre quelques pendules à l’heure. Son instructif « carnet de recherche » nous apprend beaucoup de choses sur ce qui s’est réellement passé ici, entre 1979 et 1984…

À quelques exceptions près, vous n’avez sans doute pas entendu parler des gens qui ont été interviewés dans ce petit bouquin. C’est bien normal, puisqu’ils n’étaient pas couverts par les médias de l’époque.

C’est justement pourquoi ce retour aux sources était important. En interviewant des gens comme Flight, Michael Williams, Wavy Wanda, les frères Shaka ou Pierre Perpall Jr., Félix B. Desfossés redonne vie à une scène oubliée, qui grouillait en marge de la culture officielle.

Ce sont ces individus qui ont fondé les bases du hip-hop québécois actuel.

New York et les filles

À la fin des années 70, le hip-hop émerge à New York. Cette culture issue de la communauté afro-américaine inclut non seulement le rap, mais aussi le DJing, le graffiti et le breakdance.

Vu les liens historiques et géographiques entre Big Apple et Montréal, le mouvement gagne bientôt nos rivages. Grâce à quelques « allumés » de la première heure, il s’incruste dans les soirées afro-caribéennes, les partys disco ou dans les fêtes de salles communautaires.

La proximité avec New York, notamment par l’intermédiaire de la diaspora haïtienne, expliquerait, selon Félix B. Desfossés, pourquoi le rap est arrivé à Montréal avant Toronto.

Parmi les premières dynamos de la scène, on compte Flight, un DJ influent d’origine haïtienne. Il sera l’un des premiers, sinon le premier à organiser des évènements hip-hop à Montréal et l’une des sources importantes de ce livre.

L’animateur Mike Williams, un Américain venu étudier à Montréal, s’avérera tout aussi fondamental. Son émission Club 980, diffusée à CKGM, sera la première à donner sa chance à des rappeurs locaux. Sa seule condition ? Le message devait être positif.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU QUARTZ

Mike Williams

[Mike Williams] avait une approche très pacifiste, fédératrice. Il voulait créer un cadre créatif pour les jeunes.

Félix B. Desfossés, auteur du livre Les racines du hip-hop au Québec, tome 1

Le milieu hip-hop montréalais est alors loin d’être monolithique. Il y a des groupes à Notre-Dame-de-Grâce, à Côte-des-Neiges, dans la Petite-Bourgogne. La plupart des artistes rappent en anglais, sur des rythmes assez funky hérités du disco.

« Cette première cohorte à Montréal était plus dans une perspective d’animer les foules, de mettre le party. On n’avait pas encore de message à passer », souligne Félix B. Desfossés.

PHOTO FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU QUARTZ

Mike Williams qui anime l’évènement Break Dance ’84 présenté au Spectrum.

Il n’y a pas encore, non plus, de son typiquement montréalais. Mais la scène se distingue par son imposant contingent féminin, dont Wavy Wanda, Baby Blue, Blondie B. et Teddy Bear, pour ne nommer qu’elles.

« Ça a changé plus tard avec le gangsta rap, quand les femmes ont été reléguées au rôle de décor. Mais dans ce temps-là, il n’y avait pas de rôle établi. Les femmes pouvaient prendre la scène. La place était à prendre. »

Ignoré jusque-là par les médias, le hip-hop québécois perce finalement en 1984, à la faveur de l’évènement Break Dance ’84, présenté au défunt Spectrum. Cette fois, toutes les caméras sont là. Il faut dire que le breakdance, contrairement au DJing ou au rap, est un mode d’expression parfait pour la télévision !

PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

Alain Benabdallah, à gauche, alias DJ Choice du groupe Dubmatique, avec Jérôme-Philippe Bélinga (Disoul) et Ousmane Traoré (OTMC), photographiés en 1998.

À partir de là, on ne peut plus nier l’existence du hip-hop au Québec. Les ados blancs s’emparent du breakdance, le mouvement s’étend progressivement. Des groupes « connus » apparaissent, tant du côté anglo que du côté franco. Ici Shades of Culture, plus loin MRF (Mouvement rap francophone) ou Zero Tolerance, avec Alain Benabdallah, qui deviendra le DJ Choice du groupe Dubmatique, dont l’album La force de comprendre deviendra le premier succès commercial de l’histoire du rap keb…

Sur la pointe des pieds

Les racines du hip-hop au Québec s’inscrit parfaitement dans une démarche de décolonisation des esprits. On raconte une autre version de l’histoire, du point de vue des minorités, des occultés, de ceux et celles qu’on n’avait pas — ou peu — entendus jusqu’ici dans la culture dominante.

On peut s’étonner que ce soit un Blanc qui la raconte. Félix B. Desfossés en est tout à fait conscient. Mais il le fait en toute modestie, en se présentant comme un « outsider ». En se faisant le plus petit possible devant ceux et celles qu’il a retrouvés et interviewés.

J’ai fait très attention. Je suis allé avec rigueur et sensibilité.

Félix B. Desfossés

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS DU QUARTZ

Les racines du hip-hop au Québec, de Félix B. Desfossés

Pour le tome 2, il souhaite s’effacer davantage. Ce premier livre était aussi l’occasion de lancer un appel à collaborations, pour que le reste de l’histoire soit raconté par ceux et celles qui l’ont vécue de l’intérieur, qui l’ont façonnée.

Le récit n’est donc pas terminé. Il y a encore des pionniers à retrouver. Des disques et surtout des cassettes (!) à exhumer. Passez le mot.

Les racines du hip-hop au Québec. Félix B. Desfossés. Quartz. 145 pages.