Ils tiennent bien haut le flambeau des arts dans des écoles secondaires de la province, allumant des passions qui durent des vies entières. Rencontres avec des enseignants inspirants et des artistes dont ils ont marqué la destinée. Aujourd’hui : Laurence Lafond-Beaulne nous parle d’Éric Levasseur, et vice versa.

Stéphanie Morin Stéphanie Morin
La Presse

Laurence Lafond-Beaulne raconte

« Je ne brillais pas en français et en mathématiques encore moins. La musique, c’était un cadeau venu du ciel pour l’adolescente que j’étais. »

Laurence Lafond-Beaulne est formelle. Sans la musique, son passage sur les bancs d’école aurait été beaucoup plus malheureux. Mais l’auteure-compositrice-interprète a eu la chance d’être acceptée — « après une terrorisante audition à la flûte à bec » — au prestigieux programme Arts-études, volet musique classique, de l’école secondaire Joseph-François-Perrault, dans le quartier Saint-Michel.

C’est là qu’elle a rencontré l’une des personnes-phares de son parcours d’artiste, mais aussi d’humaine : Éric Levasseur. Ou plutôt « Monsieur Levasseur ». Car oui, à 30 ans et malgré les succès qu’elle a récoltés avec le groupe Milk & Bone (et maintenant avec Soft Fabric, son projet solo), Laurence Lafond-Beaulne n’est toujours pas capable de désigner l’enseignant par son prénom ni de le tutoyer.

« Il a été beaucoup trop important dans ma vie pour que je le tutoie ! Il a été un vrai modèle. J’ai encore le même désir qu’il soit fier de moi. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Laurence Lafond-Beaulne a traversé tout son secondaire trombone à la main.

C’est trombone à la main — un instrument qui la fascinait, enfant — qu’elle a traversé les hauts et les bas du secondaire. « Je voyais Monsieur Levasseur chaque jour. Il dirigeait l’ensemble à vents lorsque j’étais en première secondaire et il est ensuite devenu directeur du programme. Il dégageait un calme comme j’en ai rarement vu. C’est rassurant à un âge où tu vis dans le chaos et dans l’émotion ! Il me faisait un bien fou. En même temps, il avait des attentes claires à notre égard. Il savait ce qu’on était capables de faire et nous poussait à nous dépasser. »

Si tu le décevais, tu le savais juste à regarder ses yeux ! Avec lui, c’était no bullshit ! Moi, je ne voulais pas le décevoir, je voulais l’impressionner, même. Il était comme une figure parentale à mes yeux.

Laurence Lafond-Beaulne

Dans ce programme où les musiciens de l’orchestre forment une grande famille, Éric Levasseur est aujourd’hui encore perçu comme un père par plusieurs élèves, anciens ou actuels. Un père à qui l’on peut se confier et qui sait tendre l’oreille. « Il a eu une grande sensibilité lorsque j’ai traversé des moments difficiles, explique la musicienne. Je me souviens de ma première peine d’amour. J’étais en répétition chorale et j’avais le cœur en mille miettes. Je fonctionnais à peine. Il m’avait amené dans un cubicule de répétition et m’avait dit des mots hyper réconfortants. Ça m’avait fait beaucoup de bien dans un moment de grande douleur. 

« Il m’a aussi aidé lorsque ma mère s’est retrouvée en burn-out. Il a senti que c’était une épreuve pour moi. À cette époque, j’habitais beaucoup avec ma mère et je devais m’occuper d’elle toute seule, car elle n’arrivait pas à s’occuper d’elle-même. Ce n’est pas grave, ça arrive. Mais sans que je m’en rende compte, ça me faisait beaucoup à porter. »

La Montréalaise a pris la plume il y a quelques années pour écrire à son ancien enseignant et le remercier de sa bienveillance, mais pas seulement. « Depuis que je suis petite, je suis souvent dans la lune. Par lui, j’ai appris la rigueur personnelle qui m’aide à fonctionner au quotidien. J’ai compris que quand tu t’engages dans quelque chose, tu dois te donner à fond. Aujourd’hui, je n’accepte pas un projet si je ne peux pas m’y consacrer à 100 %. Il m’a aussi appris l’empathie pour les gens qui m’entourent. En musique, on apprend à se soutenir, à être là pour ceux qui ont plus de difficulté. C’est une belle leçon de vie. »

PHOTO ADRIAN VILLAGOMEZ, TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU GRAND CONCERT JFP

Milk & Bone aux micros et Éric Levasseur au podium lors du concert-bénéfice de 2018

Mais plus que par les mots, Laurence Lafond-Beaulne a pu témoigner de son grand attachement à l’école Joseph-François-Perrault avec l’organisation, en 2018, d’un grand concert-bénéfice dans une Maison symphonique bondée pour l’occasion. « Avec Frannie Holder, Émilie Laforest et Cécile Muhire, notamment, on a organisé ce concert pour que l’école puisse avoir sa propre salle de spectacle. JFP est une école publique, installée dans un quartier très diversifié. Le bien que le programme fait, c’est précieux. C’était ma façon de dire merci ! »

Éric Levasseur raconte

Éric Levasseur n’oubliera pas de sitôt le grand concert de mai 2018.

« Juste à y repenser, j’ai des frissons. Le concert s’est terminé sur Le Cantique de Jean Racine. La foule chantait, car il y avait beaucoup d’anciens élèves dans la salle. Il fallait être une roche pour ne pas pleurer ! »

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Émilie Laforest, Frannie Holder et Laurence Lafond-Beaulne interprètent Le Cantique de Jean Racine, pendant qu’Éric Levasseur dirige l’orchestre.

Lors du concert, Éric Levasseur et les élèves de Joseph-François-Perrault ont aussi accompagné Milk & Bone pour une de leurs chansons. « C’était délicieux ! Je suis un fan du travail de Laurence. C’est très beau, ce qu’elle fait. Elle a toujours eu une grande musicalité, et ce, peu importe qu’elle joue du trombone, du clavier ou qu’elle chante. On le voit juste à sa façon de bouger sur une scène. »

Éric Levasseur se souvient bien de l’ancienne tromboniste qu’il a notamment dirigée dans l’orchestre symphonique intermédiaire de 3e secondaire. « Elle faisait partie de ces élèves qui embellissent une classe. Laurence, c’est un soleil ; son sourire est contagieux. C’était une élève toujours attentive, toujours passionnée. Je me souviens aussi de sa ténacité et de sa grande humilité. Elle était en adéquation complète avec les valeurs de l’école, c’est-à-dire le respect de soi, des autres et de l’environnement. »

Pour ce clarinettiste classique, diplômé du Conservatoire de musique de Montréal, sa mission première comme chef d’orchestre et enseignant n’est pas de former des musiciens professionnels, même si plusieurs élèves poursuivent dans cette voie.

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Éric Levasseur, directeur du programme de musique et chef d’orchestre à l’école Joseph-François-Perrault

La musique est un prétexte, comme le sport peut l’être. C’est un prétexte pour faire mûrir, faire grandir les adolescents, pour qu’ils développent l’estime de soi, le leadership. Nous, les enseignants, sommes des tuteurs pour les faire pousser le mieux possible.

Éric Levasseur

Et il est prêt pour cela à rencontrer seul à seul les élèves qui ont besoin de parler, pour les guider, mais surtout, les écouter. « Sur le podium, j’ai une bonne vue d’ensemble sur la vie de tous les individus. Je vois leur langage corporel. Si je sens que quelque chose ne va pas, j’ouvre la porte, je demande à l’élève s’il veut jaser. Et souvent, les élèves prennent la balle au bond. Juste savoir qu’un adulte a cette préoccupation, ça les soulage. Les ados ont besoin de parler, de savoir que leur détresse est entendue et considérée. »

La détresse est parfois familiale ou amoureuse, mais elle peut aussi être scolaire. « La musique garde plusieurs élèves sur les bancs d’école. Sans elle, ils décrocheraient. Ce n’est pas vrai en pandémie, mais d’habitude, l’école ouvre à 7 h et ce n’est pas rare de voir des élèves à l’extérieur à 6 h 40. Ils attendent que la porte ouvre. Ils viennent pour pratiquer, pour travailler pendant une heure. La musique les propulse hors du lit ! C’est vraiment touchant. »

Laurence Lafond-Beaulne était d’ailleurs du lot de ces oiseaux matinaux. Elle traversait la ville en autobus pour être à JFP aux aurores… Pour être meilleure, parce que c’est ce que Monsieur Levasseur attend de tous ses élèves. En effet, parmi les leçons que le chef tente d’inculquer à ses élèves, il y a la saine compétition, « celle que le musicien a avec lui-même ». « Le travail du musicien est d’être meilleur que la veille. C’est un travail d’artisan. Je ne tolère pas non plus les comportements écrasants envers les autres, qui témoignent de notre insécurité. Et Laurence était comme un poisson dans l’eau dans cet environnement. Elle n’a jamais été écrasante pour qui que ce soit. »

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Éric Levasseur dirigeant l’orchestre lors du concert-bénéfice présenté à la Maison symphonique de Montréal

L’enseignant a d’ailleurs été marqué par la générosité de son ancienne élève lors du fameux concert de 2018. « Elle a écrit une note personnalisée à tous les artistes qui ont participé au concert pour les remercier. Or, c’était elle qui, avec Frannie, Émilie et Cécile, avait tout organisé ! Ça lui ressemble tellement ! Il n’y a que de belles personnes qui peuvent créer des moments comme ceux-là ! C’est une des soirées les plus mémorables que j’aie vécues. »

À lire lundi prochain : La source de la rigueur théâtrale de Christine Beaulieu