Où commence le mauvais goût en musique ? Qu’est-ce qu’un plaisir coupable ? La chanteuse « new age » Enya en fait-elle partie ? Ces grandes questions existentielles sont au cœur d’un petit livre divertissant écrit par le pianiste, producteur et compositeur Chilly Gonzales. De l’Allemagne, où il réside désormais, le musicien montréalais explique sa démarche.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Plaisirs (non) coupables aborde d’improbables sujets : la chanteuse Enya et le prétendu « mauvais goût » en musique. Pourquoi avoir écrit cette plaquette ?

Une maison d’édition allemande m’a proposé d’écrire un livre sur un artiste. J’ai pensé à plein de gens dont je suis fan, Lana del Rey, Nina Simone, mais ça ne m’inspirait pas plus que ça. Je me suis dit : si j’écris un livre, il faut que ça traduise ma propre philosophie de la musique et que ça me permette de parler de moi. Je ne suis pas son fan numéro 1, mais dès que j’ai pensé à Enya, ça m’a donné plein d’idées.

Qu’est-ce qui vous a tant inspiré ? Beaucoup de gens se moquent pourtant de cette chanteuse new age bien connue…

Sa musique a moins d’ego parce qu’elle est reliée à la musique folklorique. Ça m’a parlé. Et je me suis rendu compte que j’aimais beaucoup ces voix féminines maternelles rassurantes, qui m’ont un peu manqué dans mon enfance. J’aime aussi le fait qu’on ne comprend pas trop ses paroles, qu’elle utilise des sons orchestrés, mais synthétiques…

Tout cela semble relever du pur plaisir. Pourquoi l’associez-vous au plaisir coupable ?

Enya est considérée comme un plaisir coupable, parce que sa musique est rassurante. C’est vu comme une musique qui pose peu de défis au niveau intellectuel, une musique qui est d’abord un baume. Beaucoup de gens sont tiraillés entre ce genre de musique, qu’ils aiment de manière instinctive, qui les ramène presque à l’enfance, et des musiques plus « adultes », qui correspondent à la définition de soi, au groupe social auquel on veut appartenir. « Plaisir coupable », c’est le terme pour rationaliser le conflit entre ces deux attirances. Le cerveau et le corps. La thèse de mon livre, c’est qu’on devrait peut-être écouter davantage ce goût instinctif et un peu moins ce goût intellectuel. Être plus en contact avec ce goût de notre enfance et profiter du plaisir sans culpabilité.

Même si ça implique d’aller dans la facilité, sans défi intellectuel ?

Oui. Les choses que j’aime intellectuellement, je sais qu’elles ne durent pas. J’apprécie, je comprends. J’admire les références. Mais ce plaisir sera toujours plus éphémère que quelque chose de physique. Le truc physique qui fait débloquer des émotions vaut plus pour moi que celui qui débloque des idées. Bien sûr, le goût intellectuel est important. Peut-être que la musique qui marche le mieux est celle qui fonctionne sur les deux niveaux.

Quand vous qualifiez Enya de « visionnaire », ce n’est donc pas de l’ironie ?

Vous pensez qu’elle n’est pas visionnaire parce que sa musique n’est pas « difficile ». Mais elle est visionnaire dans la façon dont elle gère sa carrière. Elle a vendu presque 100 millions d’albums sans faire de tournée, sans faire d’interviews, sans faire de single, sans qu’on comprenne ses paroles, sans être sur les médias sociaux. Ce n’est pas Björk. Ce n’est pas Grimes. C’est Enya, la « badass » par excellence.

Finalement, c’est son côté antistar qui vous fascine…

Oui. J’aime cette contradiction apparente entre sa musique, consensuelle, rassurante, et cette carrière qu’elle gère sans compromis.

À la fin de votre livre, vous écrivez : « le confort sera toujours mon rival ». N’êtes-vous pas en contradiction avec vous-même ?

Quand je parle de confort, je parle en tant qu’artiste. Il faut que moi je ne sois pas confortable, pour que je puisse être plus authentique. Parce que moins il y a de confort, moins on se pose de questions, moins il y a de « sur-réflexion », de petits intellectualismes, de petites voix du doute qui interfèrent dans un processus qui devrait être instinctif. Le « déconfort », ça veut dire qu’on travaille plus vite et plus honnêtement. Moins je suis confortable, plus je suis moi-même. Si le résultat est rassurant et réconfortant, à travers mes albums de piano par exemple, eh bien tant mieux !

C’est dans cet esprit que vous avez enregistré votre nouvel album de Noël, où vous reprenez au piano des cantiques bien connus et des chansons pop de Noël ?

Oui, c’est lié au thème du livre : faire de la musique qui peut rassembler les gens, qui est moins infusée de l’ego du compositeur. Des fois, on a un snobisme envers la musique utile, qui a une fonction sociale très précise. Les chants de Noël, par exemple. C’est une musique qui est faite pour inclure les gens, fêter ce moment de communion. C’est la musique qui était là avant notre culture de l’individualisme. Vous avez remarqué ? Il n’y a jamais le mot « je » dans un cantique de Noël. Ce n’est pas « Je suis en train d’avoir une sainte nuit », c’est nous tous. Ça m’attire beaucoup.

Pour un disque de fête, A Very Chilly Christmas est tout de même assez mélancolique.

Où étiez-vous en 2020, mec ? On va fêter Noël autrement cette année et heureusement qu’il y a mon album. C’est presque un acte de résistance de dire non, on va faire une musique plus authentique, plus réaliste. Sinon, c’est le sourire forcé. Les albums de Noël sont devenus une telle machine à dollars. Ils sont faits rapidement, avec cynisme, rien que pour faire de l’argent. C’est horrible. Moi, je voulais faire autre chose.

Bref, c’est de la musique pour un Noël confiné…

Oui, c’est fait pour ça. J’ai eu l’idée au printemps, je savais que ça durerait longtemps et qu’on aurait un Noël différent. J’ai l’impression qu’avec ce confinement, les gens ont compris que la musique a son rôle à jouer, qu’ils sont moins dans le jugement. Ils ont besoin de musique pour rassurer, pour se sentir moins seuls.

Et pour vous, comment se passe le confinement ?

J’ai une tournée de Noël qui a été annulée. J’en profite pour écrire d’autres musiques, apprendre des choses sur moi. Il y a des trucs dans ma vie personnelle qui ont changé pour le positif et le négatif, comme tout le monde. Ça m’a inspiré. Le changement, ça veut dire s’adapter et s’adapter, c’est ce qui fait l’artiste.

IMAGE FOURNIE PAR LES ÉDITIONS ÉDITO

Plaisirs (non) coupables, de Chilly Gonzales

Chilly Gonzales. Plaisirs (non) coupables. Les Éditions Édito. 91 pages.

IMAGE FOURNIE PAR GENTLE THREAT

A Very Chilly Christmas, de Chilly Gonzales