Naveed Hussain, infirmier dans la trentaine, était en quarantaine chez lui à Montréal, en avril, après avoir contracté la COVID-19. Pendant sa convalescence, il a entendu une pièce d’Oscar Peterson sur un service de musique en ligne et en a profité pour lire sur le célèbre pianiste de jazz, originaire du quartier Petite-Bourgogne, où il a lui-même déjà habité. « Je suis un fier Montréalais, dit-il. Lorsque j’ai constaté qu’il n’y avait pas d’endroit important nommé à la mémoire d’Oscar Peterson, je me suis dit qu’il était temps que ça change ! »

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Comme Oscar Peterson, disparu en 2007 à l’âge de 82 ans, est né dans la rue voisine de l’actuelle station de métro Lionel-Groulx, Naveed Hussain s’est dit qu’il s’agissait de l’endroit tout désigné pour l’honorer. Sa pétition pour que le nom du jazzman remplace celui du chanoine a recueilli quelque 27 000 signatures l’été dernier. Elle s’est aussi heurtée à la vive opposition de citoyens, de commentateurs nationalistes et de la Société de transport de Montréal, qui a fait valoir que les stations portent généralement le nom de rues où elles sont situées et qu’un moratoire sur les changements de noms est en vigueur depuis 2006.

Naveed Hussain jure qu’il ne cherchait pas la controverse. Il ne tient pas mordicus, du reste, à ce que la station Lionel-Groulx soit renommée Oscar-Peterson. Il trouvait forte la symbolique d’une station de métro de la Petite-Bourgogne, « un quartier où règne la diversité, où les gens viennent de partout dans le monde », rebaptisée en l’honneur d’une figure légendaire du quartier et de la communauté noire montréalaise.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Naveed Hussain

Ce qui est important, à mon avis, c’est que la toponymie reflète ce que nous sommes. C’est-à-dire qu’elle reflète davantage l’impact des gens de couleur et des femmes sur notre ville et dans le monde. En 2020, quelles sont nos priorités comme société ? On doit se poser la question.

Naveed Hussain

Aussi appuie-t-il l’ensemble des projets mis de l’avant pour célébrer Oscar Peterson. Il ne se mêle pas de politique, dit-il, mais il est d’accord avec la motion déposée au conseil municipal la semaine dernière par le parti de l’opposition Ensemble Montréal et son chef Lionel Perez, afin que la place des Festivals, inaugurée en 2009, devienne la place Oscar-Peterson. L’idée – logique, puisqu’il s’agit du quartier général du Festival international de jazz de Montréal (FIJM) – a reçu l’aval de membres de la famille du pianiste, dont sa veuve, que la mairesse Valérie Plante doit rencontrer lundi prochain.

Naveed Hussain a aussi signé la lettre ouverte de plusieurs personnalités du milieu culturel (dont André Ménard, cofondateur du FIJM, et Monique Simard, présidente du conseil d’administration du Quartier des spectacles) qui ont plutôt proposé il y a deux semaines que la station du nouveau Réseau express métropolitain (REM) à l’angle de McGill et Sainte-Catherine soit baptisée « centre-ville–Oscar-Peterson ». À la Ville de Montréal, on m’indique que toutes ces propositions seront étudiées par la Commission de toponymie, un organisme indépendant et apolitique.

Oscar Peterson, qui a réalisé plus de 200 enregistrements et remporté huit prix Grammy entre 1974 et 1997 (pour l’ensemble de sa carrière), est considéré non seulement comme le plus grand jazzman de l’histoire de Montréal, mais aussi comme l’un des plus grands pianistes de jazz de tous les temps.

Je me souviens d’avoir reçu, dans ma jeune vingtaine, une collection d’albums des plus influents artistes du jazz, de Duke Ellington à Miles Davis, en passant par Thelonious Monk, John Coltrane, Charles Mingus… et Oscar Peterson. C’est seulement à ce moment que j’ai compris l’importance du Montréalais dans l’histoire du jazz.

Aussi, la question est délicate, mais mérite à mon sens d’être posée : si Oscar Peterson était blanc et francophone, aurait-on, 13 ans après sa mort, déjà nommé une avenue ou une station de métro à sa mémoire ? Une place qu’il mérite, à la grandeur de sa stature ?

Naveed Hussain n’en est pas convaincu. « Les Québécois et les Montréalais sont des gens très ouverts, rappelle-t-il. Ceux qui connaissent Oscar Peterson en sont très fiers. J’en parlais récemment avec mon beau-père, qui vient de Sorel-Tracy, et qui est un amateur de jazz. Sans doute que Peterson n’est pas reconnu à sa juste valeur. Mais s’il était un francophone blanc né à Trois-Rivières, les choses seraient-elles différentes ? Je ne suis pas sûr. »

Hussain estime, en revanche, qu’il est plus que temps de rendre un hommage en bonne et due forme à l’artiste exceptionnel qu’était Oscar Peterson. Il existe un parc rebaptisé en son honneur dans la Petite-Bourgogne ainsi qu’une salle de spectacle de l’Université Concordia à son nom, mais il mérite certainement plus d’égards.

« De la même manière qu’on célébrera un jour la mémoire de Céline Dion, dit M. Hussain, originaire du Pakistan, il faut célébrer celle d’Oscar Peterson. »

Avec tout ce qui se passe en ce moment, je crois qu’il faut combattre le racisme de toutes les manières possibles, et c’en est une. Je suis fier, comme personne de couleur, que l’on puisse parler de ces choses-là au Québec. Il y a eu peu de personnes noires aussi influentes qu’Oscar Peterson dans l’histoire de Montréal. Sa musique est la trame sonore de Montréal !

Naveed Hussain

Naveed Hussain regrette qu’au Québec, qu’il perçoit comme une société inclusive prônant l’interculturalisme plutôt que le multiculturalisme, nous continuions à célébrer davantage « des conquérants et des colonisateurs » que « des scientifiques, des enseignants, des médecins ou des artistes ». « Je ne comprends pas pourquoi nous tenons à honorer la mémoire de quelqu’un comme John A. Macdonald, qui a méprisé les autochtones et rabaissé les Québécois, alors que nous devrions célébrer ceux qui nous élèvent et nous font grandir. »

Des grands comme Oscar Peterson, dont un album de 1961 s’intitulait avec raison… Very Tall.