Les plateformes numériques n’ont évidemment pas été conçues pour la musique classique.

Catherine Perrin Catherine Perrin
Collaboration spéciale

La durée d’une chanson, c’est quelque part entre deux et cinq minutes, on est d’accord ? Certains artistes proposent à l’occasion des formats de six, huit, douze minutes ; on en connaît des exemples qui tiennent du génie, mais ces longs formats sont souvent vus comme des débordements excentriques.

Le pianiste Mathieu Gaudet, nommé à l’ADISQ dans la catégorie « Soliste et petit ensemble » pour son disque Le premier romantique, sourit quand je lui signale qu’une plateforme bien connue décline son album en « huit chansons ».

Extrait de Sonate en sol majeur, opus 78, D894, de Franz Schubert

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Il s’agit en fait de deux sonates de Franz Schubert, comprenant quatre mouvements chacune. Si l’un de ces mouvements a environ la durée d’une chanson (3 minutes 5 secondes), quatre d’entre eux font plus de huit minutes et le premier mouvement de la sonate D894 dure à lui seul… 18 minutes 50 secondes !

Si vous n’avez pas d’abonnement payant, vous entendrez donc deux pauses publicitaires par sonate : bonne raison d’acheter le disque !

Malgré cette durée, en écoutant Mathieu Gaudet jouer Schubert, on a l’impression qu’il prend son temps, abolissant toute précipitation, on le sent heureux et calme.

PHOTO JEAN-FRANÇOIS LEMIRE, FOURNIE PAR MATHIEU GAUDET

Le pianiste Mathieu Gaudet

Pour moi, ça ne paraît pas long. C’est tellement relatif : quand vous passez une heure en massothérapie, ça vous semble trop long ? Depuis l’adolescence, j’ai lu et relu Le seigneur des anneaux, que plusieurs trouvent interminable. Tolkien disait du troisième volet qu’il n’était pas assez long, et je suis d’accord ! Tout va trop vite dans Le retour du roi.

Mathieu Gaudet

Voilà donc le candidat parfait pour mener cette intégrale Schubert, dont deux autres volets ont paru chez Analekta depuis Le premier romantique. Une vingtaine de sonates, des impromptus, fantaisies et danses, des heures de musique : quelques années de travail.

Médecin urgentiste, père de trois jeunes enfants, Mathieu a besoin de ce refuge musical, le trouvant parfois en pleine nuit. « Si quelques jours passent sans piano, je me sens mal, dans un état de frustration physique et mentale. Plonger dans Schubert me permet de vider complètement le reste de mon esprit. Le temps est aboli, j’y ressens un bien-être total, probablement équivalent à celui de ma conjointe quand elle fait de la méditation ou du qi gong. » Il faut dire que le musicien a une aptitude étonnante au bonheur méditatif : « En Inde, j’ai fait des trajets de train de plus de 40 heures sans m’ennuyer. »

Mais revenons à Schubert. Même du vivant du compositeur, on parlait de ses « divines longueurs ». Comment faire accepter ces longueurs, alors que tout va si vite de nos jours ? Mathieu Gaudet : « Cette durée fait qu’on reste dans un état assez stable pendant un bon moment, avant de passer à autre chose ; on a l’impression de pouvoir y vivre. Musicalement, c’est ce qu’une Alexandra Stréliski propose : elle crée des univers stables, dans lesquels on apprécie le moindre changement. Schubert fait la même chose, en s’inscrivant simplement dans des formes plus élaborées. Par exemple, dans ce mouvement de 18 minutes qui ouvre la sonate en sol, les 10 minutes de rêve sont nécessaires pour préparer l’explosion de douleur qui va suivre. Le défi, c’est de rendre cet univers vivant au présent, et de se dédoubler en même temps pour garder un œil sur la grande forme. »

Alors que certains pianistes colorent un peu le tempo, accélèrent, créent du mouvement pour déjouer l’impatience de l’auditeur ou la leur, Mathieu Gaudet fait le pari inverse : « Je cherche le tempo qui sera le plus lent possible sans paraître lent. »

Franz Schubert, Sonate en fa dièse mineur, D571

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Mathieu Gaudet connaît son Schubert et en aime chaque détail.

Il ne cherche pas la flamboyance, mais à l’entendre, on se dit que cette musique n’en a pas nécessairement toujours besoin.

Si les grandes formes vous font encore hésiter, des dizaines de pièces séduisantes de Schubert se livrent en « format chanson », comme cette mélodie hongroise :

Extrait de la Mélodie hongroise, D817, par Mathieu Gaudet

Dimanche prochain, en après-midi, le pianiste sera l’invité des Concerts Couperin. Il jouera un récital Schubert au Musée de l’Amérique française, à Québec, sans public. Le concert sera diffusé ultérieurement sur l’internet, à une date à déterminer.

> Consultez le site des Concerts Couperin

Une version antérieure de ce texte indiquait que le récital Schubert du pianiste au Musée de l'Amérique française était diffusé en direct. C'est inexact. Il sera diffusé à une date ultérieure.