Trans Trenderz est la seule maison de disques du monde à se consacrer exclusivement aux musiciens noirs trans. Et elle est établie à Montréal… Pour son fondateur, Blxck Cxsper, la remise du prix Polaris à Backxwash est une véritable « victoire » pour cette communauté souvent dénigrée, et pourtant très active, qui attend le décloisonnement.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Le prix Polaris frappe un grand coup en couronnant Backxwash, rappeuse noire et trans. En tant que rappeur, militant et propriétaire de label voué aux musiciens noirs LGBTQ+, comment vois-tu cette victoire ?

C’est un évènement majeur parce qu’une porte a été ouverte. Quand je vois une personne trans gagner, spécialement dans l’industrie de la musique, c’est une victoire pour nous tous. On a tellement l’habitude que notre travail ne soit pas reconnu.

Que veux-tu dire ?

Vu qu’on est trans, on se fait surtout engager pour des shows pour personnes queer. Les gens ne considèrent pas la musique, ils mettent tout le temps l’identité de l’avant. Depuis que Backxwash est à Montréal, elle fait surtout des shows queer. C’est la communauté queer qui l’a d’abord fait lever. Je ne dirais pas qu’on est dans un ghetto, mais, à Montréal, il n’y a rien pour nous dans la communauté hip-hop non queer.

Tu veux dire que la scène rap est encore très sexiste ?

Oui. Même les femmes ont de la difficulté à se faire une place. C’est une industrie dominée par les personnes blanches. C’est beaucoup plus dur quand tu es une personne noire de percer dans le hip-hop. Après, il y a aussi le problème de la communauté anglophone et de la communauté francophone. Le fait qu’il faut faire les chansons en français pour avoir un peu de reconnaissance. C’est compliqué.

Le rap queer a émergé aux États-Unis au début des années 2010. Qu’en est-il de la scène à Montréal ?

On a une communauté musicale queer super riche. Pas seulement hip-hop, mais aussi noise, pop, techno, jazz, avec des artistes comme Elle Barbara, Hua Li, Eve Parker, Big Sissy, Strange Froots… Mais puisqu’on est des personnes trans et que le monde du dehors nous rejette, on a tendance à se rassembler dans les mêmes évènements, même si nos styles musicaux n’ont rien à voir. Tant que les promoteurs hip-hop ne vont pas me « booker » sur des concerts avec des gens qui ne sont pas trans, je serai forcé de rester dans cette communauté-là.

Il y a quatre ans, tu as fondé le label Trans Trenderz. Pourquoi ?

Parce que j’en avais marre d’attendre que des gens en dehors de la communauté nous engagent. On a longtemps galéré, mais, en juin, on a commencé à avoir de la visibilité quand la vidéo de George Floyd est devenue virale. À ce moment-là, les gens ont commencé à se dire « peut-être qu’on devrait aider les personnes noires ». On a commencé à Montréal, mais on enregistre maintenant à New York. Plusieurs studios ont commencé à nous donner des ressources pour enregistrer gratuitement. Maintenant, on a plus de visibilité. On a parlé de nous sur les sites des Grammy, de Billboard. Vendredi, notre nouvelle vidéo [Splash] sort sur le site de Paper Mag.

C’est important pour toi de percer auprès du grand public ?

Oui. La musique a une énorme influence dans le monde. Je suis persuadé que si une personne trans arrive à ce niveau-là, les gens vont commencer à nous regarder comme des êtres humains.

Pourquoi vous dévouer aux musiciens trans noirs en particulier ?

Depuis juin, on a décidé de se concentrer sur les personnes noires parce qu’on a vu qu’il y avait un besoin. Même dans la communauté trans, il y a encore des questions de racisme. La communauté trans noire n’a pas énormément de soutien de la communauté trans blanche. Le fait d’être à l’intersection de tellement d’identités nous met dans une position bizarre, en fait. Dans la communauté noire, vous êtes bien, mais, en même temps, vous êtes queer, donc non ! Dans la communauté blanche, vous êtes queer, c’est bien, mais vous êtes noir, donc non ! J’ai décidé de me concentrer sur les personnes les plus marginalisées…

La réalité d’un Noir trans serait plus compliquée que celle d’un Blanc trans ?

Oui. On le voit en ce moment aux États-Unis : il y a un génocide contre les personnes noires trans. Chaque semaine, il y en a une qui se fait tuer. C’est un fléau. Ce n’est pas du tout la même réalité que pour les personnes trans blanches. Quand j’ai commencé ma transition, j’étais dans des groupes de soutien avec beaucoup de personnes blanches. Les questions qu’on se posait, c’était vraiment les hormones, transitionner, les opérations, etc. Après, je me suis rendu compte que pour une personne trans noire migrante, les problèmes étaient plutôt : est-ce que je vais avoir un appart demain ? Ce sont des réalités complètement différentes. Je dis migrante parce que la grande majorité des personnes noires trans à Montréal sont venues d’Afrique, où elles ne se sentaient pas en sécurité.

Est-ce que vos chansons parlent surtout de genre, d’identité et de la difficulté d’être noir et trans ?

Pas du tout. On parle de tout. Parfois, il y a de petites mentions du fait qu’on est trans. Mais le reste de la chanson parle d’autre chose. Les gens veulent nous entendre dire qu’on souffre. Que c’est difficile. Mais non, parfois on a juste envie de dire qu’on est beaux !

Pour écouter les chansons de Blxck Cxsper 

Le slogan de Trans Trenderz est « Black trans lives matter ». Quelle est la part de politique dans ton label ?

Pour moi, c’est d’abord de la musique. Après, quand tu es une personne trans et que tu marches dans un espace où tu n’as pas été invité, c’est toujours politique. Mais je ne pense pas que le fait d’avoir des droits, c’est politique. C’est être un humain. Dire black lives matter, ce n’est pas une question politique, c’est une question humaniste…

Pour consulter le site de Trans Trenderz