La chanson Dreams, de Fleetwood Mac, est revenue s’imposer sur les palmarès grâce à une vidéo virale de TikTok. Et son auteur est devenu une célébrité en quelques jours. Retour sur un phénomène… étonnant.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Le 25 septembre, vers 8 h du matin, Nathan Apodaca allait se rendre au boulot lorsque son pick-up a rendu l’âme.

L’homme a pris son téléphone, sa planche à roulettes et sa bouteille de jus de canneberge Ocean Spray et a fait le reste du chemin en roulant vers son lieu de travail, un hangar à pommes de terre situé à Idaho Falls (dans l’Ouest américain).

Nathan était de bonne humeur. Il faisait beau. Filant à vive allure, il s’est filmé en train de chanter en lipsync sur Dreams, le grand succès du groupe Fleetwood Mac datant de 1977, tout en buvant des rasades de jus. Moustache, coton ouaté gris, tatouages de plumes sur son crâne rasé, en hommage à ses racines autochtones arapaho. Ambiance chill et positive.

Nathan a affiché la vidéo de 25 secondes sur TikTok, l’application qui permet de partager de courts clips sur les réseaux sociaux. En quelques heures, la séquence est devenue virale.

Des dizaines et des dizaines d’utilisateurs de TikTok ont reproduit la scène à leur façon, en buvant du jus de canneberge Ocean Spray et en faisant mine de chanter par-dessus l’inimitable voix de Stevie Nicks : It’s only right that you should play the way you feel it…

Certains l’ont fait avec humour, d’autres avec un chouïa d’opportunisme, comme le lieutenant-gouverneur du Montana, Mike Cooney, actuellement en pleine campagne électorale, ou le leader du NPD Jagmeet Singh, qui y ont probablement vu une façon cool d’attirer l’attention.

Cerise sur le gâteau : même les membres de Fleetwood Mac ont joué le jeu. D’abord Mick Fleetwood, batteur de la formation, qui reproduit la scène à la virgule près. Puis Stevie Nicks, qu’on voit attacher ses patins à roulettes en écoutant Dreams sur un disque vinyle… avec une bouteille de jus de canneberge à ses pieds.

Des streams » pour Dreams

La vidéo de Nathan Apodaca en est aujourd’hui à plus de 55 millions de « vues ». Un véritable conte de fées pour cet ouvrier de 37 ans, père divorcé de deux filles adolescentes.

Nathan n’était certes pas un inconnu sur TikTok où il s’est fait connaître sous le nom de 420doggface208. Ses nombreuses vidéos de danse, où on le voit parfois avec ses deux filles, avaient déjà attiré un certain auditoire.

Mais cette reprise spontanée de Dreams a fait de lui une vedette internationale. On se l’arrache dans tous les talk-shows. Des internautes lui ont envoyé de l’argent pour l’achat d’un nouveau camion. C’est finalement l’entreprise Ocean Spray, trop heureuse de cette publicité gratuite, qui lui a offert un véhicule tout neuf… rempli de bouteilles de jus de canneberge.

Le groupe Fleetwood Mac n’est pas en reste, puisqu’il profite d’un sursaut de popularité inespéré.

La formation anglo-américaine n’a jamais complètement disparu des radars, s’étant même réunie pour une dernière tournée en 2014. Mais grâce à TikTok, la chanson Dreams est revenue hanter les palmarès, 43 ans après avoir été un numéro 1 mondial.

PHOTO CHAD BATKA, NEW YORK TIMES

La formation anglo-américaine Fleetwood Mac n’a jamais complètement disparu des radars, s’étant réunie pour une dernière tournée en 2014.

Selon Billboard, le morceau a connu une vraie relance sur les sites d’écoute en continu avec près de 9 millions de streams la semaine dernière. Aux dernières nouvelles, Dreams se trouvait en 21e position du palmarès Billboard, en plus d’être numéro un chez iTunes.

Des « bulles de popularité »

Ce n’est certes pas la première fois que TikTok est à l’origine d’un succès musical.

Sylvain Martet, chercheur postdoctoral à l’UQAM, rappelle que c’est la chanson Old Town Road, de Lil Nas X, qui avait « lancé » l’application dans le grand public en 2019.

Pour cet expert en sociologie de la culture, le fonctionnement même de l’application (on est encouragé à reproduire ce qu’on voit sur la même musique) entraîne naturellement « l’apparition de bulles de popularité » pour certains morceaux.

C’est un mode d’emballement encore plus marqué que ce que produisait la radio commerciale et qui n’est pas uniquement contrôlé par l’industrie musicale.

Sylvain Martet, chercheur postdoctoral à l’UQAM

Il est plus rare, en revanche, que cet « emballement » soit provoqué par une chanson aussi ancienne. Mais pour Sylvain Martet, ce phénomène 2.0 est probablement attribuable à l’élan de nostalgie provoqué par la pandémie de COVID-19.

« On sait que la crise encourage l’écoute de musique réconfortante, donc des playlists chill, mais aussi et surtout de la bonne vieille pop, Il y a plusieurs recherches là-dessus et notamment dans le contexte actuel », résume l’expert.

Selon Spotify, la demande pour des chansons des années 50, 60, 70 et 80 aurait en effet augmenté de 54 % en avril dernier, au plus fort de la crise sanitaire. Devant le même constat, le site The Conversation explique pour sa part qu’on se rabat instinctivement sur des choses « familières » lorsqu’on se retrouve en situation de mal-être ou d’isolement.

Un représentant des Premières Nations

Parmi d’autres analyses intéressantes, certains ont souligné que la vidéo de Nathan Apodaca donnait une véritable voix aux Premières Nations, en les représentant de manière ni folklorique ni péjorative, mais tout simplement normale.

Dans un récent article du Globe and Mail, le comédien et producteur anichinabé Ryan McMahon, souligne notamment que l’esprit libre et le sourire de Nathan Apodaca, dont le père est mexicain, mais la mère autochtone, symbolisent bien ce que les gens des Premières Nations sont « à la base » et ce qu’ils sont « destinés à être ».

Ses 15 minutes de gloire dureront-elles ? Cela reste à voir. Mais l’homme semble vouloir profiter de l’occasion. Nathan est désormais représenté par un agent et a pris congé de son boulot pour se consacrer à temps plein à sa nouvelle vie de vedette des médias sociaux. Cette semaine, il annonçait la création d’un costume d’Halloween à son image (!) et son apparition prochaine dans un jeu vidéo du tandem comique Cheech et Chong.

Ironique : la chanson Dreams n’a en réalité rien de très jovial, puisqu’elle raconte l’histoire d’une rupture.

Double ironie : le fondateur de Fleetwood Mac, le génial guitariste Peter Green, est mort il y a tout juste trois mois. Il aurait sans doute souri devant cette énième renaissance de la formation, qui existe depuis 1967.