Il y a un an, Mathieu David Gagnon a sorti un premier album de musique instrumentale sous le nom de Flore laurentienne. Il a dû annuler son spectacle prévu dans le cadre du Festival de jazz, mais il se produira ce week-end au Rialto pour POP Montréal (si les règles de distanciation physique le permettent). Portrait d’un compositeur qui doit son parcours à... Jean-Sébastien Bach !

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Dans son local du studio LaTraque, nous voyons son visage pour la première fois. C’est normal, puisque Mathieu David Gagnon préfère s’effacer derrière sa musique instrumentale. En fait, nous savons très peu de choses sur le compositeur qui se fait connaître par le nom de son projet : Flore laurentienne.

Né à La Pocatière, Mathieu David Gagnon a grandi en Gaspésie, à Sainte-Anne-des-Monts. Après de nombreuses années à suivre des cours de piano, il a étudié la guitare classique au cégep à Québec. « J’aime comprendre comment la musique fonctionne et quel est le mécanisme derrière, précise-t-il. Il faut apprendre la base pour aller plus loin. »

Puis une découverte a changé sa vie et même dicté son parcours. Celle de Jean-Sébastien Bach.

« J’étais dans ma chambre au cégep et je pratiquais une pièce. J’ai constaté que c’était une superposition des trois lignes. Chaque ligne était belle, mais c’était encore plus beau ensemble. C’était le principe du contrepoint. »

À ce moment précis, le contrepoint est devenu une « quête ». « Je ne savais pas dans quoi je m’embarquais, mais c’était plus gros que moi. »

Études en France

Le contrepoint ayant cessé d’être enseigné au Québec, Mathieu David Gagnon s’est inscrit au Conservatoire de Bordeaux, en France (après un saut à l’Université de Montréal). Il y a étudié trois ans. Le point culminant : écrire une fugue dans le style de Jean-Sébastien Bach sans piano dans un délai de 16 heures. « Juste avec un diapason et un crayon. »

« Je n’ai pas l’oreille absolue », fait savoir Mathieu David Gagnon, ce qui représentait un défi supplémentaire.

« La fugue est la quintessence du contrepoint, expose-t-il. Il y a un thème exposé dans les premières mesures, puis tout ce qui vient après est dérivé du thème. »

Après le Conservatoire de Bordeaux, Mathieu David Gagnon a étudié l’orchestration au Conservatoire d’Aubervilliers. À son retour au Québec, il a signé des arrangements de cordes et de cuivres, notamment pour sa sœur Klô Pelgag. Il a partagé la scène avec Les Hôtesses d’Hilaire et réalisé l’album de Guillaume Arsenault.

L’appel de la nature

Comme beaucoup de gens, nous avons écouté des tas de fois l’album de Flore laurentienne sans jamais penser à Bach.

Extrait de Fugue, de Flore laurentienne

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Sur la troisième pièce, Soir, le principe du contrepoint est manifeste, précise Mathieu David Gagnon. Quant à la cinquième plage, elle s’intitule tout simplement Fugue.

Tout cela semble bien technique, mais Mathieu David Gagnon ne veut pas que ses auditeurs y pensent en écoutant Flore laurentienne.

J’aimerais qu’on n’ait pas l’impression que c’est un humain qui a écrit la musique. Plutôt que ce soit ce qu’un paysage grandiose québécois évoquerait.

Mathieu David Gagnon

D’où le nom choisi de Flore laurentienne, celui de l’ouvrage du frère Marie-Victorin qui s’était donné comme mission de faire l’inventaire de la flore de la vallée du Saint-Laurent. Dans la bibliothèque familiale de Gagnon reposait par ailleurs la première édition de 1935, annotée par son grand-père agronome.

« L’idée de ce qui pousse dans la nature sans la présence de l’homme m’a beaucoup inspiré pour mon projet », dit Mathieu David Gagnon, qui a une maison à Kamouraska et dont le fleuve Saint-Laurent est la boussole.

Extrait de Fleuve No 1, de Flore laurentienne

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Musique vivante

Le compositeur préfère fuir les définitions pour décrire sa musique instrumentale. « Je fais de la musique classique à haut volume. Je fucke le chien avec des claviers », lance-t-il en riant et en citant aussi des influences minimalistes des Philip Glass et Steve Reich.

Extrait de Cendrillon, de Flore laurentienne

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Pour Mathieu David Gagnon, la musique est vivante. Il compare la sienne à de la sculpture. Il y a bien un canevas sur papier, mais il y ajoute des couches. « J’aime jouer des synthés, car cela amène une autre dimension sonore, indique-t-il. On peut aller chercher des sons et des textures qui sont impossibles à avoir avec un piano. Je peux aussi travailler mes sons live. Moi, je n’utilise aucun preset sur mes synthétiseurs. Aucun son préfabriqué. Tout ce qui est dans le show, je le construis sur le moment. »

En gros, « deux spectacles de Flore laurentienne ne seront jamais les mêmes ».

De nombreux spectacles annulés

Chose certaine, Flore laurentienne profitait, avant la pandémie, d’un buzz potentiel comparable à celui qui a porté Jean-Michel Blais et Alexandra Strélinski (aussi associés à la mouvance néo-classique).

Son équipe et lui ont dû annuler de nombreux spectacles, notamment au Portugal, au festival d’Utrecht, aux Pays-Bas, et à la Cinquième salle de la Place des Arts pour le Festival de jazz.

« Cela ne me dérange pas tant que cela. Je sais que cela va reprendre un jour. Et je dirais que je suis plus un compositeur qu’un interprète. Je suis très à l’aise à l’idée de rester chez moi dans mon studio pour créer de nouvelles choses [...] J’en ai profité pour écrire une moitié de deuxième album. »

Philosophe, ce Mathieu David Gagnon, constamment porté par sa quête « d’apprendre la base pour aller plus loin ».

Flore laurentienne se produit au Rialto vendredi soir à 21 h dans le cadre de POP Montréal.

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