Poirier a lancé au début de l’été Soft Power, un album fait de métissages délicats, plus mollo et plus chanson qu’à son habitude, et qui montre le visage du Québec de 2020, selon lui. Il fera tourner ses nouvelles pièces lui-même en public pour la première fois dimanche, dans le cadre de MUTEK.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Café Com Leite, le morceau qui ouvre le plus récent album de Poirier, se déploie avec beaucoup de douceur. Flavia Coelho, Brésilienne installée en France, y dépose sa voix onctueuse sur une musique presque dansante, qui se résume à des rythmes délicats, une guitare tamisée et des touches électros ici et là. La chanson résume à elle seule l’esprit de Soft Power, conçu pour être à la fois confortable et intemporel.

De l’avis même du DJ et compositeur, ce morceau aurait pu être fait il y a 20 ans. Pensons aux disques enregistrés par Bebel Gilberto à l’époque, malgré les différences évidentes sur le plan esthétique. « Je voulais un album en conversation avec ce qui se passe aujourd’hui en musique et qui soit aussi à l’abri des modes, expose-t-il. Qu’on ait de la misère à dire d’où ça vient et de quand ça date. »

Extrait de Café Com Leite, de Poirier & Flavia Coelho

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Sur ce plan, c’est réussi. Et ça n’a rien de déroutant, même si les chansons passent des Caraïbes (Pull Up Dat, avec le Jamaïcain Red Fox) aux sonorités latines (Contigo, avec Boogat, qui a des racines mexicaines) et africaines en même temps (Sim Bombei, avec Samito, originaire du Mozambique). Surtout, ça coule de source avec beaucoup d’élégance. Et de douceur, presque.

Je voulais qu’il y ait de la retenue, que les chansons soient plus délicates – c’est sûr que si on les fait jouer à plus haut volume, elles peuvent faire danser. Mais oui, elles sont confortables. Je suis à l’aise avec ça.

Poirier

Contacts humains

Soft Power découle d’un cycle amorcé en 2016 avec Migrations et qui s’est poursuivi l’année suivante avec Be Alright, mini-album sur lequel se trouve Sowia, une autre collaboration avec Samito. Sans avoir l’objectif de faire un autre album, Poirier a continué à creuser ce sillon et composé des chansons avec une idée en tête : mettre en valeur des voix et des origines diverses.

Sa mosaïque musicale s’est construite au fil de rencontres avec des chanteuses et chanteurs d’ici, pour la plupart, mais qui ont des racines ailleurs, comme Flavia Nascimiento (Brésil), Coralie Hérard (Haïti) et Daby Touré (Mauritanie), fils de Hamidou Touré, du célèbre groupe sénégalais Touré-Kunda. Poirier insiste : ce fut des rencontres réelles, pas virtuelles.

Extrait de Sim Bombei, de Poirier & Samito

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« Il faut toujours quelque chose d’humain dans le processus. Sans ces rencontres-là, je trouve que la création ressemble davantage à une transaction qu’à une collaboration », précise-t-il. Les morceaux se sont parfois terminés à distance, mais seulement après des échanges en chair et en os, qui ont permis à tout le monde de saisir là où il voulait aller sur ce disque.

Chose capitale pour lui, il voulait des chansons, des voix chantées, mais il ne voulait pas « perdre le flow », l’âme, la souplesse et l’ouverture qu’il tente d’insuffler à ses musiques. Ce qui en résulte, selon lui, est tout simplement un album québécois de 2020.

« Ce disque est le reflet de mes rencontres, mais aussi de ma propre expérience à Montréal, de ma vision de la musique québécoise, juge Poirier. On est [mûr] pour redéfinir ce qu’est la chanson québécoise. »

Sur scène à MUTEK

Et lui, il est mûr pour remonter sur scène. Soft Power étant sorti avant la levée des restrictions sur les rassemblements, il n’a pas encore eu le bonheur d’en faire tourner les morceaux devant un public. Ce qu’il fera dimanche dans le cadre de MUTEK. « Ça va faire du bien », se réjouit-il.

L’énergie des prestations en direct lui a manqué, mais il n’a pas trop mal vécu l’éloignement du public. « Ce qui me définit le plus, c’est d’être un créateur. Un compositeur. Ne pas me produire en spectacle, c’est un peu comme un coït interrompu, mais si j’étais seulement DJ, je trouverais ça vraiment plus difficile. On ne m’avait pas enlevé tous mes moyens. »

Poirier sera à MUTEK, le 13 septembre, et au festival Eastman en couleur le 25 septembre.