Charles Lavoie, membre des Dear Criminals, devient Carla Blanc pour son premier album solo, intitulé WONDERFUL. Son personnage au look de beach bum plaide pour un retour du désir dans nos vies.

Émilie Côté Émilie Côté
La Presse

Chaussettes blanches dans des mules de piscine. Lunettes Carrera. Chemise ample ouverte sur une combinaison de velours. Cheveux longs semi-attachés. Est-ce Charles Lavoie ou son alter ego Carla Blanc ?

Les deux.

Mais nous y reviendrons, car ce look n’est pas anodin.

Notre rencontre a lieu au studio La Traque, où de nombreuses formations musicales ont leur local de répétition. Il y a un va-et-vient de musiciens. Un semblant de retour à la normale qui fait du bien.

« Ce sera le premier show de Carla Blanc. C’est excitant », lance Charles Lavoie, qui répète en vue du spectacle qu’il vient de donner au Festival de musique émergente en Abitibi (FME).

Or, c’est loin d’être son premier spectacle en carrière. Charles Lavoie est l’un des trois membres de Dear Criminals.

« L’envie de faire un projet solo est là depuis longtemps. La volonté d’écrire en français aussi. »

Ce n’est pas la pandémie qui l’a poussé à faire cavalier seul. Les 12 chansons de WONDERFUL ont été enregistrées avant le confinement, en coréalisation avec Philippe Brault. Il s’agit d’un album-concept dont l’écriture s’est précisée lors de la rencontre amoureuse entre Charles Lavoie et Charlotte Aubin — et en est fortement inspirée.

Non seulement l’actrice de L’échappée figure dans le clip du deuxième extrait, Emmanuelle, mais elle l’a aussi réalisé avec Ariane Falardeau St-Amour et Fanny Forest.

« Ta muse ?

— Je ne le dis jamais comme ça, mais oui, totalement ! lance-t-il. L’album est une docufiction sur notre rencontre. »

Carla Blanc est donc l’alter ego de Charles Lavoie et sa muse s’appelle Loloe.

Les 12 chansons de WONDERFUL relatent les hauts et les bas d’une passion qui perdure jusqu’à une volonté mutuelle d’engagement.

La musique de Carla Blanc est charnelle et sensuelle. Nous ne sommes pas dans la pornographie, mais dans « l’érotisme », précise Charles Lavoie. « Cela manque dans nos vies, la notion de désir. On entend trop souvent le mot porn. »

Du R&B chaud et émoustillant, il y en a de nombreux exemples en anglais (Frank Ocean, pour n’en citer qu’un seul). Or, en français, les cas sont rares (sauf peut-être Sébastien Tellier). Non seulement Carla Blanc chante et rappe à coup de « baby » (Mac Miller est une autre influence), il se permet aussi des accords de guitares psychédéliques à la Mac DeMarco. « Il y a eu une sorte de magie qui a fait fonctionner cette espère d’amalgame improbable. »

Extrait de Fretless

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Il y a aussi un tas de références qui forgent ce qu’est Carla Blanc… et qui expliquent son look.

Si une chanson a pour titre Moondog, c’est pour le personnage interprété par Matthew McConaughey dans le film Beach Bum, réalisé par Harmony Korine. « Il a une liberté inspirante et une féminité. C’est un poète. Il est décomplexé… Je m’en suis beaucoup inspiré. »

Moondog, c’est aussi l’auteur-compositeur-interprète américain aveugle et bohème Louis Thomas Hardin. « C’est une construction de personnage, mais c’est moi. »

Il faut aussi savoir que le prénom « Karl » — aux racines germaniques — signifie « virilité ». Quant à « Blanc », il s’agit du nom de famille d’Erika Blanc, actrice du film italien Moi, Emmanuelle, dont le personnage a été inventé par la romancière érotique Emmanuelle Arsan.

« Je voulais partir à la recherche d’une féminité intérieure dans toute cette masculinité toxique qui nous entoure », dit Charles Blanc.

Il avait soif « d’empathie, de sensibilité et de douceur », ajoute-t-il. Avec la vague de dénonciations récente, disons que tout cela est bienvenu. Après tout, un gars et une fille qui s’aiment, cela peut être beau. Tout simplement !

Seul au front

Outre Dear Criminals, où il partage le micro avec Frannie Holder, Charles Lavoie a chanté au sein des groupes b.e.t.a.l.o.v.e.r.s. et Lack of Sleep.

En solo, il doit désormais s’assumer pleinement, même si son alter ego lui donne de la confiance. Charles Lavoie a néanmoins fait appel à trois collaborateurs : le rappeur 20Some, Bibi Club (Des corps sous la neige) et Frannie Holder (Blue Note).

Même son fils de 15 ans chante sur l’album.

« Tous des gens de qui je suis proche. » Ce qui enlève de la pression.

En spectacle, Carla Blanc sera accompagné de Jonathan Arsenault (basse), Thomas Sauvé (batterie) et Gab Lambert (guitares et claviers).

Philippe Brault à la réalisation ? Cela allait presque de soi. « Même si je voulais me détacher de Dear Criminals, le flow est tellement naturel avec Phil. Et je voulais vraiment qu’il amène mes chansons ailleurs comme coréalisateur. »

La scène

Charles Lavoie se dit chanceux de pouvoir faire des spectacles cet automne, même s’ils se comptent sur les doigts d’une main. Outre sa première au FME, il doit se produire mercredi dans le stationnement adjacent au bar chez Denise, rue Beaumont, à Montréal.

Il se souviendra à jamais des spectacles que Dear Criminals a donnés devant une personne (ou deux du même toit) au printemps dernier. « C’était juste après le confinement. On chantait en regardant les gens dans les yeux. Je te dirais que 80 % des gens pleuraient. La charge émotive était super forte. Même nous, on pleurait. C’était très intense sur le plan humain. »

De quoi faire oublier les spectacles annulés de Suites ténébreuses que Dear Criminals devait faire à l’Opéra de Paris.

Heureusement, ils ont été remis.

En attendant, c’est le temps de découvrir Carla Blanc.

PHOTO FOURNIE PAR SIMONE RECORDS

WONDERFUL

R&B ALTERNATIF. Carla Blanc. WONDERFUL. Simone Records. Sortie le 11 septembre.