Il n’y a pas de jazz dans l’air du centre-ville pour la première fois en plus de trois décennies. Que reste-t-il du jazz à Montréal sans le festival qui en est la plus grande vitrine au Québec ?

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Où est le jazz, sans le Festival international de jazz de Montréal ? Un peu sur l’internet, ces jours-ci, à la faveur d’un « festival » 100 % numérique concocté par Spectra, mêlant prestations filmées et concerts d’archives. Il y en a aussi dans la cour de Jim Doxas. Habitué de la pénombre de l’Upstairs, club où il tient en temps normal des jam sessions hebdomadaires, le batteur invite désormais des amis à jouer dehors, chez lui.

En cet après-midi de la mi-juin, c’est à l’ombre de sa maison qu’il improvise avec la saxophoniste Christine Jensen, le contrebassiste Adrian Vedady et la pianiste Kate Wyatt. « On ne joue pas tellement fort, ce n’est pas comme sur une scène extérieure au Festival de jazz, précise le musicien. C’est cool. On joue, on prend un petit café. Peut-être une bière, si la journée est chaude. »

Jim Doxas a continué à jouer tous les jours même si tout a été mis sur « pause » au mois de mars, stoppant net les soirées qu’il tient depuis 16 ans à l’Upstairs. Cette semaine, il a appris qu’il pourra enfin remonter sur la scène de l’Upstairs, en trio, le 11 juillet. Pendant ce long arrêt forcé, il a toutefois fini par avoir besoin d’air et d’un objectif. Surtout, il avait besoin du souffle d’autres musiciens. Le jazz, c’est mieux à plusieurs.

Montréal, ville de jazz ?

On aime dire que Montréal, en tant qu’hôte du « plus grand festival de jazz au monde », est une ville de jazz. Que la métropole ait un « esprit jazz » ne fait d’ailleurs aucun doute pour Jim Doxas. Jim West, patron et fondateur de l’étiquette Justin Time, juge aussi que ça relève de l’évidence même si, hors festival, la scène est « plus underground ».

Ce n’est d’ailleurs pas tant dans les salles de concert de la Place des Arts que se vit le jazz à l’année, à Montréal, mais plutôt dans ses clubs. Deux, en particulier : l’Upstairs et le Diese Onze. « Il n’en reste pas beaucoup, convient la pianiste Marianne Trudel. Ils sont précieux parce que, pour moi, ils représentent l’essence du jazz : cette expérience d’être près des gens, que la musique se passe dans le moment. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Stanley Péan, animateur de Quand le jazz est là

Les clubs, c’est aussi ce qui a fait la renommée des nuits de Montréal au siècle dernier. « Quand le jazz était la musique populaire, il occupait tout l’espace qu’une musique populaire pouvait occuper. En dehors du Festival de jazz, on n’a pas l’impression que Montréal est une ville de jazz », juge toutefois Stanley Péan, animateur de Quand le jazz est là à Espace musique.

Il y a une vie jazz extrêmement dynamique à Montréal, mais ça n’en fait pas une ville de jazz.

Stanley Péan, animateur de Quand le jazz est là

Un genre en recul

Montréal fourmille de musiciens de haut niveau, souvent formés ici même, signale Alain Brunet, ancien chroniqueur musical de La Presse aujourd’hui à la tête de la plateforme musicale PAN M 360. La scène jazz locale souffre néanmoins du recul global de ce genre musical dans l’industrie et l’intérêt du public. « Ce n’est pas aussi pétant de santé que ça l’était dans les années 1980 et 1990 jusqu’à environ 2005 », observe-t-il.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Alain Brunet, ancien chroniqueur musical de La Presse aujourd’hui à la tête de la plateforme musicale PAN M 360

Est-ce que c’est un buzz pour quelqu’un qui a 20 ans de s’intéresser au jazz ? Non, sauf exception.

Alain Brunet, à la tête de la plateforme PAN M 360

> Consultez le site de PAN M 360

Le jazz, d’une part, est devenu une musique de niche et, d’autre part, les festivals qui s’y consacrent – à Montréal comme ailleurs – présentent en fait des genres musicaux variés, ce qui a fini par « vampiriser » l’espace accordé au jazz, tant sur les scènes que dans la couverture médiatique.

Conclusion ? « Le public ne s’est pas développé et la profession – en matière de créativité, de production et de tournées – s’est stabilisée et a décliné. Montréal ne fait pas exception à ce phénomène qui est mondial », précise Alain Brunet. Stanley Péan dit aussi que le jazz est devenu une musique de niche et constate qu’il « souffre de ne pas être suffisamment présenté comme une musique accessible ».

Sur ce plan, l’envergure du FIJM a un effet à « double tranchant » sur l’effervescence locale, selon l’animateur. « Pendant deux semaines, et même en amont, on ne parle que de ça, constate-t-il. Il y a un rayonnement qui est lié au Festival et c’est positif. Mais une fois que ces deux semaines sont passées… on attend à l’année suivante. »

Effet de levier ?

Ce double impact du FIJM, tout le monde le souligne, sans simplement jeter la pierre à ses organisateurs. Jim Doxas s’interroge sur les effets pervers d’une offre extérieure gratuite aussi abondante sur les habitudes des gens, tout en soulignant l’occasion que représente un spectacle extérieur pour attirer un nouveau public. Jim West se réjouit qu’on parle de jazz pendant des semaines à l’orée de l’été, mais constate « que ce n’est pas comme ça le reste de l’année ».

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Jim West, fondateur de l’étiquette Justin Time

Alain Brunet estime que, sur le long terme, le FIJM n’a pas eu « un effet de levier si fort » sur la scène jazz locale. « Il a eu un effet dans les années 1980, quand le jazz local était mis de l’avant, mais quand il est passé dans les grandes salles avec un aspect international et une visée touristique plus importante, les grosses vedettes ont pris le pas », analyse-t-il.

Il y a 20 ans, jugeant que le FIJM ne leur faisait pas assez de place, des jazzmen locaux ont d’ailleurs mis sur pied l’OFF Festival de jazz qui, lui, se consacre essentiellement à mettre en valeur le talent d’ici. Marianne Trudel, qui a été impliquée pendant 10 ans à l’OFF, trouve comme plusieurs autres qu’il y a eu « une espèce de prise de conscience » au FIJM, qui s’est traduite par la création de la série Jazz d’ici.

Il y a tellement de talent à Montréal et tellement peu de vitrine.

Marianne Trudel, pianiste

Marianne Trudel souhaiterait une meilleure concertation des gens du milieu afin d’offrir un meilleur soutien à la scène jazz dont le rayonnement – chacun le signale – ne tient pas tant à l’attention que lui accorde ou non le FIJM, mais aux transformations de l’industrie mondiale de la musique.

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Marianne Trudel, pianiste

Se « poser en victime » serait une erreur pour les musiciens locaux, estime Stanley Péan. Le milieu doit plutôt valoriser ses forces et les médias devraient prêter davantage attention à ce qui se fait ici. « Il y a tout dans le jazz montréalais », dit-il, soulignant l’approche plus classique d’une Susie Arioli et la recherche formelle d’un Yannick Rieu.

Marianne Trudel croit aussi à la vigueur du jazz montréalais. « Le niveau des musiciens à Montréal est pas mal épatant, à la fois sur le plan technique et créatif », fait-elle valoir, citant à la fois l’Orchestre national de jazz, les têtes chercheuses du jazz contemporain et les grands connaisseurs de la tradition qu’elle juge immensément inspirants. « On trouve un peu de tout à son meilleur, ici », conclut-elle.

Le jazz en déconfinement

Comme les bars et les salles de spectacle peuvent désormais rouvrir leurs portes, le jazz sera de retour sous peu dans les clubs montréalais. La réouverture de l’Upstairs est annoncée pour le 3 juillet. Le club de la rue McKay pourra accueillir près de 30 spectateurs pour assister à des solos, des duos et des trios de jazz, car pour l’instant, les normes de distanciation physique ne permettent pas plus de trois musiciens sur scène. Jim Doxas y donnera son premier concert post-confinement le 11 juillet. Le Diese onze rouvrira le 1er juillet… pour une vente de disques. André Ménard, cofondateur du Festival international de jazz de Montréal, a fait don de 1000 vinyles et de 2000 CD qui seront mis en vente pour aider la boîte à se remettre du confinement. Les spectacles ne reprendront pas tout de suite au Diese onze, car pour l’instant, à peine 20 ou 30 clients pourront s’asseoir dans la salle. À Laval, la Maison du jazz a déjà présenté ses premiers spectacles, et d’autres sont au programme pour les prochains jours. La succursale montréalaise de la Maison du jazz a quant à elle fermé pour de bon pendant le confinement.

> Consultez le site de l’Upstairs

> Consultez le site du Diese onze

> Consultez le site de la Maison du jazz