À 81 ans, Claude Gauthier est toujours aussi amoureux de la chanson. Nous avons parlé avec l’auteur du Plus beau voyage de son tout nouvel album intitulé Aux enfants de demain, mais aussi de beaucoup, beaucoup d’autres choses.

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

Dès le début de la pandémie, Claude Gauthier est allé s’installer dans son chalet situé près de Mont-Laurier, dans sa région natale. « Je suis très à risque malgré le fait que je suis en bonne santé, alors je n’ai pas voulu rester à Montréal », nous explique celui qui a été un des premiers et un des plus populaires chansonniers du Québec.

Est-ce l’effet de ces longs mois passés dans la presque solitude – seul son fils aîné est avec lui, alors que le reste de sa famille, dont sa femme, son autre fils et son petit-fils Léo, est resté en ville –, toujours est-il que l’auteur-compositeur-interprète, lors de notre entretien il y a une dizaine de jours, était particulièrement en verve.

« Vous tombez sur une journée où j’ai le goût de parler ! », nous dit-il entre deux digressions, de sa voix chaude aux inflexions chantantes qui n’a pas été altérée une miette par le passage du temps. « C’est ce que les gens me disent dans le métier : toi, t’es chanceux en tabarnouche ! »

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Claude Gauthier l’avoue, il a toujours « un plaisir immense » à chanter.

Je chanterais toutes les chansons du monde si je pouvais. D’ailleurs, je le ferai peut-être un jour, enregistrer une douzaine de chansons que j’aurais aimé écrire. Comme Jenny, de Desjardins, je trouve ça extraordinaire. Ou J’ai pour toi un lac, de Vigneault, vous connaissez ça ?

Claude Gauthier

Il chante le début de la chanson, s’arrête pour parler. « C’est de la poésie, mais c’est fini, c’est incendié, les gens ne vivront plus avec ça… Je mettrais cette vieille chanson française aussi… » Il chantonne de nouveau. « Un jour tu verras, on se rencontrera, quelque part, n’importe où… C’est vraiment beau. On ne fait plus ça. J’aimerais la ramener aux gens, aux jeunes. »

Joyeux et détendu, Claude Gauthier a manifestement tout son temps, et beaucoup d’histoires à raconter. Pendant 45 minutes, la conversation va ainsi, au gré de ses pensées et de ses souvenirs. Il passe tout près de nous dévoiler le surnom que lui a donné Charlebois il y a longtemps – « Mais je ne le ferai pas, ma femme n’aime pas ça ». Il raconte l’histoire derrière une nouvelle chanson ou une autre écrite pour sa chère amie Renée Claude, mais jamais enregistrée, commente l’actualité, du drame de la COVID dans les CHSLD – « Je ne suis pas fâché, mais déçu » – à la violence policière – « C’est épouvantable ce qui se passe, il faut arrêter ça ».

En fait, Claude Gauthier est tout sauf déconnecté – il lit d’ailleurs les journaux deux heures chaque matin. On sent cet intérêt dans ses nouvelles chansons : il y parle de jeunes sans-abri (dans Minou), du printemps érable. « J’avais perdu confiance en nous et en ce qu’on était, raconte-t-il. Mais voir la jeune génération descendre dans la rue, j’ai trouvé ça bouleversant, ça m’a remis sur les rails. »

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Il s’adresse même directement à Greta Thunberg dans la chanson titre de l’album, Aux enfants de demain. « Ce n’est pas la planète qui m’inquiète, c’est la société qui est malade, explique-t-il. Ça donne quoi d’avoir une planète verte si le monde autour ne va pas bien ? J’aimerais bien m’asseoir devant Greta un jour pour lui poser ces questions, mais il est trop tard, elle est trop jeune, je suis trop vieux. »

Chansons du tiroir

Commencé à la fin de l’automne, l’album a été terminé à distance en pleine pandémie, puisque le studio où il travaillait a été fermé. Y figurent donc des chansons nouvellement enregistrées, mais pour le compléter, Claude Gauthier a dû en ressortir certaines qu’il avait mises de côté depuis des années, et qui ont été retravaillées pour l’occasion.

« Je les appelle les chansons du tiroir. J’en ai pas mal. Ce n’est pas parce qu’elles n’étaient pas bonnes ! Mais lorsqu’on fait un album, on en prépare souvent plus, puis on en met certaines de côté parce qu’elles n’ont pas la bonne couleur. Elles ne fittent pas, comme on dit en bon québécois. »

Ainsi, la chanson qui ouvre l’album, Québec je t’aime, a été écrite… il y a 10 ans ! Mais en ces temps difficiles, il estime que c’était justement le bon moment pour l’offrir en cadeau aux Québécois, comme un message d’espoir et d’optimisme.

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« Sans tomber dans le "Ça va bien aller" : je n’aime pas cette maudite phrase, non ça ne va pas et on s’en est rendu compte ! Mais j’ai pensé que se faire dire "Québec je t’aime", tu es le plus beau pays du monde, on va recouvrer la santé, ça pourrait servir aux gens. »

Quant à son tiroir, il est encore tout plein de chansons inédites. « C’est ce que je fais le mieux, écrire des chansons. Je pense que c’est une vocation. »

Il avait 12 ans lorsqu’il est tombé dedans, raconte-t-il, guidé par Trenet, Leclerc, Brassens, Ferré, mais aussi les « cowboys chantants » qui, à l’époque, s’arrêtaient à l’aréna de Mont-Laurier : Paul Brunelle, Marcel Martel, Willie Lamothe…

« Ça m’impressionnait beaucoup. Je me suis dit : dans ma vie, je vais écrire des chansons. Et j’ai passé ma vie à écrire des chansons. À faire du cinéma aussi, mais ça, c’est venu après. C’était un accident de parcours, mais la chanson, ce ne l’était pas. »

Poésie chantée

À l’image de son auteur, l’album Aux enfants de demain est rempli de beaucoup de bonté, d’amour, et de tendresse, et traversé par une poésie simple et dépouillée.

« Je ne suis pas un auteur de yéyé, de rock, de rap. J’écris de la poésie chantée. J’aime bien qu’on me comprenne du premier coup ou presque, que ce soit accessible. Mais pour ça, il faut que ça vienne du plus profond de soi-même, de la vie. Avant d’écrire, il faut vivre ! Mais vous savez ça comme moi. »

L’album est aussi teinté d’une certaine mélancolie – « Mais je ne suis pas nostalgique, je suis un Verseau moi, ha, c’est toujours aujourd’hui ou demain ! » – et d’un peu d’inquiétude pour la suite du monde.

Pas de pessimisme, par contre. La mélancolie, ça existe, ça peut être très beau, mais la tristesse, il faut arrêter un moment.

Claude Gauthier

Mais qu’il parle de l’amour qui dure (ou dont on croit qu'il durera !) ou qu’il rende hommage à ses parents morts il y a 35 ans, Claude Gauthier parle surtout juste et doux. Discuter de cette chanson intitulée Maman papa ramène loin en arrière celui qui a quitté la maison familiale pour la grande ville à l’âge de 16 ans.

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« Je m’étais installé chez mon frère aîné. Je me suis trouvé ma première job chez Edmond Archambault, imaginez, en musique ! Après, j’ai passé trois ans à écrire et écrire. En 1959, j’ai présenté ma meilleure chanson, Le soleil brillera demain, au concours Les étoiles de demain, et j’ai gagné. Ça m’a fait partir dans ce métier, j’avais 20 ans, je ne savais pas où j’allais exactement. »

Il en a écrit, des copies de Bozo et des Moi, mes souliers, raconte-t-il en riant, avant de s’affranchir de l’influence de Félix Leclerc, son père spirituel. « Et puis il y a eu Le grand six pieds, qui n’avait rien à voir. » Et Marie-Noël avec Charlebois. Et T’es pas une autre avec Buffy Sainte-Marie. Et le film Entre la mer et l’eau douce de Michel Brault (qu’il retrouvera quelques années plus tard dans Les ordres), librement inspiré de sa vie de chansonnier, avec Geneviève Bujold.

Ça a pris une tournure qui me surprenait un peu des fois. Puis, en 1971, il y a eu Le plus beau voyage, après la crise d’Octobre. Ça a marqué beaucoup évidemment. Et voilà, j’écris encore aujourd’hui, pour mon bonheur personnel, égoïste, je dirais, et parce que c’est ma meilleure façon de communiquer avec le monde.

Claude Gauthier

En effet : pourquoi s’arrêter ? demande Claude Gauthier dans un éclat de rire. « Je suis toujours amoureux de la chanson, de cet art qu’on dit parfois mineur, mais qui est un art noble. »

Il ne sait pas si cet album sera son dernier –, faire un disque demande beaucoup d’énergie, et le chansonnier ne peut prédire s’il aura encore « le goût, la santé, l’envie amoureuse » de recommencer dans quatre ans.

« J’ai joué avec le mot ultime, qui a deux sens. Ça peut dire le tout dernier, ou le dernier. Je n’aime pas le mot adieu, il n’en est pas question. Mais c’est l’ultime Claude Gauthier. Prenez-le comme vous voulez ! »

IMAGE TIRÉE DU WEB

Aux enfants de demain, de Claude Gauthier

Chanson
Aux enfants de demain
Claude Gauthier
Musicor