Le rap québécois a le vent dans les voiles et la scène hip-hop n’a jamais été aussi dynamique. Si ses débuts populaires remontent à l’époque de Muzion et de Dubmatique, le rap d’ici n’a cessé d’évoluer en puisant son inspiration à même ses propres réalisations. Bref : le rap québécois se nourrit souvent du rap québécois. Mais aussi de Richard Desjardins, de Diane Dufresne et de Félix Leclerc. Témoignages de vétérans et de nouveaux venus à la veille de la fête nationale…

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Jenny Salgado

« L’inspiration a deux embranchements : le pourquoi et le comment. Le pourquoi, c’est qu’à l’époque, il existait une culture musicale qui ressemblait à Muzion ailleurs, mais pas au Québec. Sans même s’en rendre compte, on a voulu remplir le vide. Ensuite, pour le comment : tu ne peux pas réinventer la roue, mais à part Dubmatique, ici, il n’y avait rien. Ils ont amené à la surface cette force culturelle qui existait, une nouvelle forme de parole. C’est une source d’inspiration en soi. On était aussi inspirés de tout ce qui se faisait en même temps que nous : Sans Pression, Rainmen, Connaisseur [Ticaso]…

« Artistiquement, j’ai beaucoup écouté l’album Jaune de Jean-Pierre Ferland. J’ai tripé sur Jean Leloup, pour sa désinvolture. Dans le même ordre d’idées, Diane Dufresne m’a beaucoup influencée par sa façon d’assumer sa féminité, sa liberté, sa justesse dans sa façon d’interpréter. J’ai aimé Richard Desjardins, que j’écoute encore, et Daniel Bélanger. Gerry Boulet, le rockeur originel. Marjo, sa version femme, la première badass. […] Pendant toute ma carrière, ce sont des artistes qui m’ont habitée.”

La musique est un langage : peu importe qui tu écoutes et qui vient chercher ton oreille, c’est un nouveau vocabulaire que tu intègres. Ceux qui m’ont marquée sont entrés dans mon vocabulaire propre.

Jenny Salgado, membre du groupe Muzion

« [Aujourd’hui], je suis inspirée par la jeunesse, cette faim qu’ils ont quand ils prennent le micro. L’impact de Loud m’inspire. La plume de Manu Militari m’inspire. Il me donne envie d’écrire. Lost est un autre jeune rappeur dont la plume est extrêmement bien ficelée. [J’aime] Safia Nolin et Klô Pelgag, pour cette liberté de faire les choses à leur manière. »

Obia Le Chef

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Obia le Chef

« À l’époque des shows underground, début 2000, c’est Muzion qui m’a le plus rejoint. Particulièrement Dramatik. Sa plume et sa façon de livrer ses textes m’ont inspiré. J’ai vu que c’était possible de rapper en français. Il y avait la saveur américaine, avec la façon de prononcer les syllabes. Son articulation, qui n’était pas à 100 % parfaite, ajoutait quelque chose. Il a eu une influence définitive [sur ce que je crée]. Avant, j’utilisais moins le rythme ; maintenant, mon rap est plus polysyllabique. Il m’a montré que c’était possible en français, alors que je ne voyais que des rappeurs américains le faire.

« Au niveau de la façon de m’exprimer, Roi Heenok est un des artistes d’ici qui m’a le plus influencé. C’est un défenseur de la langue française. »

Roi Heenok n’utilisait jamais d’anglicismes. Pour lui, si tu voulais être respecté, il fallait montrer que tu savais t’exprimer.

Obia Le Chef

Rymz

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Rymz

« Ce qui a eu beaucoup d’impact sur moi, sans que j’en aie conscience à ce moment-là, c’est la musique que mes parents écoutaient. C’était beaucoup de Beau Dommage, d’Harmonium, de Plume [Latraverse]. Mais celui qui s’est le plus démarqué parmi ceux-là, celui dont je voulais souvent mettre le disque et que j’écoute toujours, c’est Richard Desjardins. »

Si Richard Desjardins était né plus tard, d’après moi, il aurait été rappeur.

Rymz

« Il rime toujours, ce qui est rare chez les artistes dits populaires de l’époque. Il avait des structures comme dans le rap, en plus de raconter des histoires. Je suis très admiratif de son œuvre et c’est une de mes principales influences.

« Dans le rap, surtout au niveau des textes, Imposs, de Muzion, avait des rimes riches. J’écrivais déjà beaucoup de même et je me suis retrouvé dans ce qu’il faisait. Yvon Krevé m’a beaucoup influencé par rapport à l’interprétation et ses choix de beats. Et c’est sans nommer les Sans Pression de ce monde, bien sûr.

« Plus près de moi, Manu Militari avait une plume et une façon de raconter que j’ai beaucoup aimée. Dans ma petite ville, Saint-Hyacinthe, il y avait Farfadet, qui venait de mon quartier et qui m’a surtout montré que je pouvais faire du rap en venant de là. »

Naya Ali

PHOTO CAROLINE GRÉGOIRE, ARCHIVES LE SOLEIL

Naya Ali

« J’ai été initiée au rap francophone via Dubmatique. J’ai eu un petit coup de cœur. J’ai aimé sa façon de raconter des histoires et d’engager l’auditeur de A à Z. Les mélodies sont prenantes, smooth comme du beurre. »

Dubmatique n’avait pas besoin de crier, de trop en faire. C’est quelque chose que j’ai voulu reproduire, même si, à ce moment, je ne le savais pas encore.

Naya Ali

« Quand je me suis développée comme artiste, j’ai réalisé que les personnes qui m’ont influencée étaient celles qui avaient un gros impact sans trop en faire. […] Au Québec, en ce moment, mon bon ami Souldia a une honnêteté dans sa musique, c’est le reflet de sa personne et ça m’inspire beaucoup. »

FouKi

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

FouKi

« Sans avoir un impact sur ma façon de faire de la musique, Les Colocs, autant que Bernard Adamus, ont influencé la musique que j’ai envie de faire. J’aimais beaucoup Harmonium aussi quand j’étais plus jeune. Et j’adore la plume de Richard Desjardins. Je trouve qu’il devrait faire du rap ! »

C’est facile d’écrire une chanson en français, mais c’est beaucoup plus difficile en québécois.

FouKi

« Ado, j’écoutais Alaclair, Dead Obies, Koriass, LLA [Loud Lary Ajust]. Le rap québécois m’a fait décider de ne pas rapper en anglais, mais en québécois. Sans le savoir, ce sont eux qui m’ont fait réaliser que je pouvais rapper comme je parle. »

Tizzo

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Tizzo

« Je n’avais pas vraiment d’influence d’ici quand j’ai commencé, parce que j’écoutais surtout les Américains, dont Gucci Mane, mon idole. »

Shreez [son plus proche collaborateur] est celui qui m’a influencé musicalement. C’est le seul. Il y a des choses que je ne voyais pas dans la musique que j’ai vues en l’écoutant, lui.

Tizzo

« Ce que j’écoute surtout, c’est ce que lui et moi on fait, ou alors du Ice [un autre de ses collaborateurs]. Mais je vais aussi écouter ce que les autres font, au moins pour voir ce qui se passe en ville. Ça ne change aucunement ma musique, mais, selon ce qu’ils font eux, je peux me rendre compte que le monde devrait aussi aimer ce que je produis. »

Samian

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Samian

« Mes influences du Québec sont venues sur le tard. Félix Leclerc est un incontournable pour moi. Le jour où j’ai gagné un Félix, je me suis intéressé à sa carrière, à travers ses écrits, ses poèmes, et il a eu une grande influence sur moi. Surtout par la manière dont il a abordé [son art]. »

[Félix Leclerc] a trouvé la façon de faire les choses différemment, mais de réussir quand même. J’ai toujours porté ça, j’ai toujours voulu faire ça. J’ai vite compris que je n’étais pas fait pour être dans le moule moi non plus.

Samian

« C’était quelqu’un qui ne fittait pas dans le moule, il travaillait avec le fait d’être différent et de ne pas faire comme les autres. Ce n’est pas pour rien qu’il s’est fait connaître en Europe d’abord. C’est le cas de plusieurs [artistes] : on nous découvre ailleurs que dans notre communauté et finalement, on a envie de te découvrir chez toi aussi. »

Les témoignages ont été édités par souci de concision.