La mort de George Floyd a suscité une grande vague de réflexion dans l’industrie de la musique. Et ce, aux États-Unis comme au Québec, alors que le Blackout Tuesday qui a eu lieu la semaine dernière a poussé de nombreuses institutions à s’interroger sur leurs pratiques d’inclusion. Mais les artistes noirs, eux, attendent des résultats.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Josée Lapointe Josée Lapointe
La Presse

« Combien de morts ça va prendre pour que ça change ? Qu’est-ce que le système attend ? » Membre du groupe Muzion dans les années 90, Dramatik est un des pionniers du rap au Québec. Lancé en mars, son plus récent clip qui accompagne la chanson Révolte Vers, qui figure sur son album sorti l’an dernier, est quasi prophétique de ce qui allait arriver à George Floyd deux mois plus tard.

« Minorité visible, majorité aveugle », dit Dramatik dans sa chanson — ce qui pourrait être une très bonne manière de résumer le racisme systémique. Après 20 ans dans l’industrie musicale, à attendre une plus grande représentation des minorités tant dans la fiction que dans la musique, Dramatik — qui est « né au Québec, a regardé Chambres en ville et vécu la Crise du verglas comme tout le monde » — commence à manquer de patience.

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Après 20 ans dans l’industrie musicale, à attendre une plus grande représentation des minorités tant dans la fiction que dans la musique, Dramatik commence à manquer de patience.

« La nuit porte conseil. Alors maintenant, on fait quoi ? C’est beau les poèmes, les phrases, les pancartes, mais on veut que les décideurs fassent quelque chose. Là il faut prendre des mesures, et dans un an qu’on nous dise dans un rapport annuel : voici ce qui a été fait, voici les comédiens, les chanteurs, les techniciens noirs qui ont été embauchés. »

Prendre le temps

« L’industrie de la musique a énormément profité de l’art noir », rappelle la rappeuse Sarahmée, qui se réjouit que le Blackout Tuesday soit l’initiative de deux femmes noires américaines du milieu. « Il était temps que les gens s’arrêtent et prennent le temps d’y penser, dit-elle. Dans la musique, comme dans beaucoup d’autres industries, rien n’a jamais été dit là-dessus. Il faut redonner à César ce qui revient à César. »

Au Québec, « je pense qu’il y a une volonté de mieux faire, parce qu’on se rend compte que c’est urgent, qu’il y a un gros débalancement », dit la rappeuse. Preuve à l’appui : « Je suis la seule femme noire qui a une exposition médiatique [dans le milieu du rap au Québec], mais encore là, je ne joue pas à la radio commerciale. J’ai un album hyper dansant, hyper pop, mais c’est à peine si je joue à Rouge FM et les gens autour de moi ne comprennent pas pourquoi. »

Sa propre expérience témoigne de « plein de petits gestes qui s’accumulent » qui lui ont fait perdre des occasions au cours de sa carrière. De la radio qui ne passe pas sa musique aux évènements hip-hop « à plus gros déploiement » qui ne l’invitent pas.

On travaille dix fois plus fort pour recevoir juste un peu des bénéfices. Et ça fait longtemps que ça dure : à l’époque de Muzion, c’était déjà comme ça.

Sarahmée

Sarahmée croit que le milieu est encore trop « conservateur ». En ce qui concerne le rap, quelques visages blancs sont toujours à l’affiche pour représenter le genre, note-t-elle. Mais de nombreux artistes qui remplissent des salles ne parviennent pas à intégrer le mainstream, freinés par de « vieilles mentalités » et des « idées préconçues tellement ancrées » dans l’industrie.

Réflexion

La Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SOCAN) fait partie des organismes qui ont profité de la journée de pause de Blackout Tuesday pour analyser leurs manières de faire. Des discussions, confie la cheffe des affaires du Québec Geneviève Côté, qui ont été à la fois franches, émotives et constructives.

« À la direction où je siège, nous avions déjà une conscience derrière. Mais à d’autres niveaux, certaines équipes étaient déjà proactives face à ces questions, bien avant George Floyd », dit-elle.

L’embauche de Widney Bonfils au poste de A & R — il s’occupe des relations avec les artistes — il y a deux ans et demi, a contribué à changer l’image de l’organisme et ses liens avec les minorités. « La gang du groupe rap 5sang14, quand ils sont débarqués à 15 dans mon bureau, me l’a bien expliqué, dit Widney Bonfils en souriant. Avant, ils ne se reconnaissaient pas dans la SOCAN, ils avaient l’impression de ne pas faire partie du clan. C’est ça qu’on veut dire quand on parle de projection. »

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Le collectif de rap 5sang14, l’été dernier, à Montréal

La question de la représentation est au cœur de la réflexion de la SOCAN. Par exemple depuis quelques années, l’organisme s’efforce de former des jurys diversifiés pour ses prix. Parce que l’impact de chaque choix est visible : après la remise du prix SOCAN de la chanson au rappeur Tizzo aux Francos l’an dernier, Geneviève Côté a été chaudement remerciée par des membres de la communauté noire, du hip-hop, du street rap.

Ça m’a marquée, car j’ai vu qu’il y avait clairement un trou, qu’ils ne sentent pas qu’ils ont un accès. Mais forcément qu’ils ne se sentent pas intégrés s’ils ne se reconnaissent pas.

Geneviève Côté, de la SOCAN

Après la rencontre de la semaine dernière, la SOCAN a aussi promis d’analyser son processus d’embauche pour s’assurer que n’y figure aucun biais inconscient. Mais Geneviève Côté comprend l’impatience de Dramatik et des artistes racisés. « Je crois par contre qu’il y a une prise de conscience globale qui va nous permettre de faire des changements pour vrai. »

Elle a peut-être raison. Dans la foulée du Blackout Tuesday, l’organisme Diversité artistique Montréal (DAM) a reçu de nombreux appels de la part d’entreprises culturelles soucieuses de changer leur manière de faire, dont la maison de disques Bonsound.

« Ils veulent engager un travail de transformation dans les équipes et leur catalogue pour y inclure plus de diversité. On a eu une bonne discussion », dit le directeur général, Jérôme Pruneau. DAM avait aussi contacté il y a deux semaines l’équipe de Musique bleue, qui concocte des listes de musique toutes québécoises depuis le début de la pandémie, dans l’esprit de consommation locale mis en branle par Le Panier Bleu.

« Le réflexe, c’est qu’ils n’avaient pas vraiment pensé à inclure des artistes racisés. Musique bleue renvoie immédiatement à un imaginaire blanc francophone. Mais ils ont été ouverts, et on a bâti un partenariat à trois, avec Musique nomade [spécialisé en musique autochtone]. »

Argent

Pour ajouter de la diversité dans les institutions, explique Jérôme Pruneau, il faut les déconstruire et « les reconstruire avec des pratiques inclusives ». « Une productrice noire me disait récemment : “Mais c’est vous qui détenez les clés de la prison. Nous on sait qu’on est enfermés et qu’on ne peut rien faire.” »

Même si c’est un processus qui « n’a pas de ligne d’arrivée », c’est le seul moyen pour que les vieilles habitudes cessent de se reproduire, ajoute-t-il.

« J’entends souvent les gens dire on sera tous dans le même bateau après la crise de la COVID-19. Mais ce n’est pas vrai ! Certains sont dans des bateaux à moteur, et d’autres à rames. Il y a 400 millions de dollars de disponibles pour la relance. Mais qui a décidé ? Il n’y avait personne issu de la diversité à la table. Si on n’a pas prévu de mécanique ou d’enveloppe spécifique, il va se passer la même chose que d’habitude, l’argent ira à ceux qui ont toujours eu la même capacité d’accès. »

C’est aussi la vision de l’actrice et productrice Fabienne Colas, qui estime que le temps est plus que venu de passer de la parole aux actes. Alors que l’industrie fait vœu de mettre la diversité de l’avant, elle réclame des actions concrètes, dont un « plan d’intégration massive ». Celle dont la fondation diffuse le festival pluridisciplinaire Haïti en folie croit que le changement dans le milieu passera en grande partie par le financement.

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« Le problème, c’est qu’il y a un système qui perpétue le cercle de pauvreté dans l’industrie musicale », avance Fabienne Colas, actrice et productrice.

« Le problème, c’est qu’il y a un système qui perpétue le cercle de pauvreté dans l’industrie musicale, avance Fabienne Colas. Des artistes noirs qui présentent de la musique du monde ou de la musique alternative n’ont pas de chance de travailler partout. Les évènements qui mettent en valeur des artistes de communautés racisées ne reçoivent que des miettes en subvention, même lorsqu’ils ont les mêmes retombées artistiques et sociales qu’un autre évènement plus généraliste. Et avec moins de subventions, les artistes et les travailleurs vont recevoir un plus petit cachet. »

En résultent « deux classes de citoyens », selon elle.

Il faut que les institutions soient imputables. Elles doivent reconnaître qu’elles ont maintenu un système et proposer des alternatives.

Fabienne Colas, actrice et productrice

Elle invite également les citoyens qui sont descendus dans la rue ces dernières semaines à encourager les artistes, artisans et festivals noirs. « Quand tu cliques sur un lien, que tu achètes un produit, que tu vas voir un spectacle, tu votes, estime d’ailleurs Dramatik. On vit tous dans ce monde. »

Il espère dont que chacun répondra enfin présent, parce que oui, l’histoire se répète, et que oui, c’est souvent « décourageant ».

« On parle en ce moment du fait qu’il n’y a pas de policier noir à Québec. Mais nous, ça fait depuis 2007 qu’on fait des blagues avec ça ! », dit le rappeur KNLO d’Alaclair Ensemble, qui a subi du profilage et de la violence policière à l’époque de l’opération Scorpion au début des années 2000. « Ça a changé toute mon approche de la vie. »

« Moi en tant qu’humain, ma responsabilité, c’est de faire des paroles qui font réfléchir, conclut Dramatik. C’est mon engagement. Après, je participe à la grande table et au dialogue, et ce que chaque personne apporte à la table est important. »