Run the Jewels a-t-il enregistré RTJ4 la semaine dernière ? Non, mais on pourrait facilement croire El-P et Killer Mike s’ils l’affirmaient, tant il semble conçu pour cette période trouble. Le duo a lancé — gratuitement, comme à l’habitude — son quatrième album deux jours plus tôt que prévu, mercredi, à un moment, donc, qui ne pourrait être plus opportun.

Pascal LeBlanc Pascal LeBlanc
La Presse

« Pourquoi attendre ? Le monde est infesté de merde alors voici quelque chose de cru à écouter alors que vous y faites face, ont écrit Jaime Meline et Michael Santiago Render dans le communiqué annonçant la sortie de leur album. Nous espérons que ça vous apportera un peu de joie. Restez prudents et optimistes et merci de donner la chance à deux amis de faire ce qu’ils aiment et d’être entendus. »

Dès les premières secondes, nous les entendons très bien et nous aimons beaucoup. Les puissantes percussions d’El-P — et de ses collaborateurs Little Shalimar et Wilder Zoby — combinées au flow explosif de Killer Mike nous prennent immédiatement d’assaut sur Yankee and the Brave (Ep. 4).

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Le titre de la chanson fait référence aux équipes de baseball des villes d’origine des deux artistes, New York et Atlanta. Run the Jewels est le savoureux mélange des sons et des codes de la culture hip-hop du nord et du sud des États-Unis. El-P, rappeur et réalisateur new-yorkais blanc de 45 ans, excelle dans la combinaison d’ambiances et de styles, créant des pistes d’une grande complexité, mais fort rythmées. Il est aussi un auteur extrêmement doué, qui livre des textes d’une rare profondeur. Killer Mike, rappeur noir de 45 ans d’Atlanta, est sans aucun doute l’un des meilleurs MC de la planète et l’un des plus politisés. Il a d’ailleurs prononcé un discours passionné, il y a quelques jours, à la suite du meurtre de George Floyd, à Minneapolis.

Voyez le discours de Killer Mike (en anglais)

La brutalité policière et le profilage racial sont certains des sujets chauds du moment abordés avec urgence, intelligence et sincérité sur RTJ4. En fait, les principaux thèmes de l’album (le racisme, l’éducation, le système judiciaire, les inégalités socioéconomiques, les médias et la violence) sont résumés en quelques lignes de manière exceptionnelle par Killer Mike sur Walking in the Snow.

They promise education, but really they give you tests and scores
And they predictin’ prison population by who scoring the lowest
And usually the lowest scores the poorest and they look like me
And every day on evening news they feed you fear for free
And you so numb you watch the cops choke out a man like me
And ’til my voice goes from a shriek to whisper, “I can’t breathe”

Bruyant et brillant

RTJ4 est tout sauf un album léger. Une douzaine d’écoutes plus tard et nous sommes encore en train d’en déchiffrer les paroles, les références et les subtilités et d’analyser cette poésie contemporaine. De plus, comme on le disait, les beats ne sont pas simplistes, au contraire. Dense et riche, chaque chanson exige notre attention complète. Toutefois, et c’est ce qui fait la force de Run the Jewels, le plaisir est au rendez-vous. Malgré le sérieux de leur démarche, El et Mike exercent leur métier dans la joie et celle-ci est contagieuse. On hoche la tête au rythme des drums d’El-P et on augmente la cadence pour suivre celle des rimes de Killer Mike. On manifeste notre surprise avec un « ouhhh » de satisfaction lors de la transition (beat switch) au beau milieu de Holy Calamafuck. On vit avec intensité la progression d’A Few Words for the Firing Squad (Radiation). Bref, on a eu du fun !

IMAGE FOURNIE PAR JEWEL RUNNERS

RTJ4, de Run the Jewel

Certains ont qualifié la musique de la paire de hip-hop alternatif. On n’est pas certain de savoir ce que cela implique, mais il est vrai que l’inspiration punk, rock et électro est clairement audible. De dignes représentants de la fusion des styles, Zack de la Rocha de Rage Against the Machine, Pharrell Williams et Mavis Staples (son refrain sur Pulling the Pin est d’une triste beauté), ne font qu’améliorer une recette parfaite.

À l’instar de leurs albums précédents, l’énergie de RTJ4 ne demande qu’à être transportée dans une salle de spectacle pour être décuplée en présence d’humains convaincus. Ça ne se produira pas dans l’immédiat, mais on y sera. D’ici là, rappelons tout de même que la musique possède cette capacité de nous unir.

★★★★½

Rap. RTJ4. Run the Jewels. Jewel Runners.