Jessie Reyez vient de faire paraître son premier album, Before Love Came to Kill Us. Un projet voué à « confronter les gens à leur mortalité », qu’elle a d’abord hésité à sortir dans le contexte actuel. Si la Torontoise décide de le faire partager à la date prévue, c’est parce qu’elle réalise que le monde n’arrête pas vraiment de tourner. Et parce que son public a soif d’entendre cet album, tout comme elle a hâte de le lui offrir.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

C’est un sondage sur Instagram qui a convaincu Jessie Reyez de lancer Before Love Came to Kill Us. « Ces deux dernières semaines, je devais faire la promotion de l’album, raconte la chanteuse nommée aux derniers prix Grammy. Je publiais des choses [sur les réseaux sociaux] tout en lisant les nouvelles sur tout ce qui se déroulait. »

L’artiste de 28 ans a eu l’impression que sa musique « n’était pas importante », malgré tout le temps et la passion investis dans ce projet. La promotion de son album lui a semblé futile.

De plus, Before Love Came to Kill Us traite beaucoup de la mort. « L’album devait confronter les gens à leur mortalité. Maintenant, c’est une sorte de chanson thème pour ce qui se déroule dans la vraie vie », a-t-elle écrit sur Instagram, en dévoilant la liste des chansons et la pochette du long jeu. Sur l’image : Reyez, vêtue d’une robe de mariée, assise sur un cercueil double, dans un cimetière.

Son équipe lui a laissé le champ libre quand elle lui a confié ses doutes. 

« J’ai finalement décidé d’aller sur les réseaux sociaux pour demander aux gens ce qu’ils en pensaient, dans un sondage, poursuit Reyez. Et 97 % d’entre eux ont dit qu’il fallait que je sorte ma musique. »

Des personnes lui ont aussi écrit pour lui dire pourquoi elles tenaient à avoir accès à cet album promis depuis des mois. Elle a alors pris sa décision. 

PHOTO FOURNIE PAR PHILIP HARRIS

Jessie Reyez

Même si le monde traverse cette situation difficile, même si tout est mis sur pause, l’humanité n’est pas vraiment sur pause. L’amour, la vie, la douleur ne sont pas sur pause. La musique n’est pas sur pause.

Jessie Reyez

L’amour, la vie et la douleur dont la chanteuse à la voix rauque parle sont des thèmes de l’album. La mort est le dénominateur commun de tous ces sujets. Ce à quoi tout est réduit, en fin de compte, à ses yeux.

En entrevue comme sur l’album, on ne sent aucune morosité dans la façon dont elle en parle. Un certain fatalisme teinte ses pensées depuis toujours, explique-t-elle. « Ma mère a une grande spiritualité et elle a toujours répondu à ce qui lui arrive par : “Si Dieu le veut”, raconte l’artiste née à Toronto de parents colombiens. Peu importe les plans que tu élabores, bien des choses échappent à ton contrôle. Ce qui est beau, c’est que si cette idée devient un guide dans nos vies, ça touche la façon dont on agit. On devient plus reconnaissant pour ce qu’on a, dans la vie et en amour. »

Les paroles de ses nouvelles chansons reviennent très souvent à ce sentiment amoureux. Pour Reyez, la mort fait partie inhérente de l’amour. Lorsqu’on a la chance d’en trouver un qui dure toujours, il se solde inévitablement par la mort, dit-elle.

« Personne ne s’en sort vivant. On doit tous partir et on va tous terminer six pieds sous terre. C’est ce que j’ai voulu exprimer avec ce projet. »

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La peur, puis les prix Grammy

Si tout cela semble morbide, ça ne l’est pas entièrement sur disque. Entre les rythmes R & B, pop, latins ou hip-hop (avec la collaboration d’Eminem et de 6LACK), entre les ballades soul et les refrains en espagnol, Jessie Reyez rend plus lumineuse la lourdeur des thèmes qu’elle aborde. Sa voix soul sublime le tout.

Reyez espère d’ailleurs que son disque sera un baume pour ceux qui l’entendront en ces temps incertains. Ce sera en tout cas un grand réconfort pour elle.

Quand je crée une chanson, je le fais de façon égoïste, pour moi-même. Mais quand je la donne au public et que je sens cette connexion avec les gens, toute cette positivité est une bénédiction pour moi.

Jessie Reyez

La chanteuse est d’autant plus reconnaissante qu’elle a senti son rêve lui échapper récemment. Comme beaucoup d’artistes, elle doit reporter sa tournée à venir en raison de la crise sanitaire. Elle ne pourra pas non plus assurer la première partie des concerts de son amie Billie Eilish. Mais ce n’est pas la première fois qu’elle doit annuler des représentations.

L’an dernier, une blessure au dos l’a complètement immobilisée. « Je ne pouvais ni me tenir debout ni marcher, se souvient la gagnante de deux prix Juno. J’étais atterrée. Je me suis demandé si tout était fini pour moi. J’avais peur que la rééducation et la physiothérapie ne fonctionnent pas. J’avais peur de perdre la musique, qui est devenue toute ma vie. »

La rééducation et la physiothérapie ont fonctionné. Jessie Reyez va mieux. Elle était de nouveau sur pied lors de la soirée des prix Grammy, en janvier. Elle y était nommée pour la première fois, dans la catégorie du meilleur album urbain contemporain, pour son deuxième EP, Being Human in Public. « C’était incroyable, lance celle qui a écrit pour Sam Smith, Dua Lipa, Normani et collaboré sur les albums de Calvin Harris et d’Eminem. Quand j’étais enfant, en train de regarder la cérémonie, je me sentais déchirée parce qu’une partie de moi adorait ce qu’elle voyait et une autre se disait qu’elle ne voulait pas être assise sur ce foutu sofa, mais plutôt là-bas, parmi les artistes. »

C’est chose faite. Jessie Reyez s’est taillé une place parmi les artistes. Et cela ne fait que commencer…

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON DE DISQUES

Before Love Came to Kill Us, de Jessie Reyez, chez Universal

R & B/soul
Before Love Came to Kill Us
Jessie Reyez 
Universal