(Séoul) Sa carrière avait explosé en vol il y a 30 ans à cause du sexisme et du racisme d’une société sud-coréenne conservatrice. Aujourd’hui, Yang Joon-il est enfin aimé pour ce qu’il fut : un précurseur de la triomphante K-pop.

Claire LEE
Agence France-Presse

Quand on voit le succès des boys band sud-coréens qui jouent à fond sur le mélange des genres, il est difficile d’imaginer qu’on ait pu, au début des années 1990, jeter des pierres — littéralement — sur cet artiste américano-coréen quand il chantait sur scène.

Et ce pour les raisons mêmes qui ont fait la réussite des groupes actuels. Parce qu’à l’époque, ni son allure efféminée, ni ses cheveux longs, ni son maquillage, ni son attitude sur scène ne trouvaient grâce aux yeux du conformisme ambiant.

« Je n’avais pas vraiment l’impression d’être en avance sur mon temps », raconte dans un entretien à l’AFP l’artiste, âgé de 50 ans.

La société tournait alors la page des années 1980 et des décennies de régime autoritaire, sans être tout à fait prête pour la renaissance culturelle qu’engendrerait la fin de siècle.

Redécouvert par la télévision, popularisé par les réseaux sociaux, le chanteur est aujourd’hui comparé aux plus grands, et même à G-Dragon, le leader de BIGBANG.

« Incompatibles »

Tout l’inverse de la fin des années 1980, quand le nationalisme ambiant ne pouvait tolérer son multiculturalisme.

Né au Vietnam de parents coréens qui émigrèrent aux États-Unis, il fut un jour exclu d’une émission parce qu’il avait parlé anglais. Un fonctionnaire l’accusa même de « voler le travail des Coréens ».

« J’avais le sentiment que la Corée et moi étions incompatibles », confie-t-il. « Le public gardait ses distances, alors pendant les concerts, j’évitais de le regarder. »

Il y eut cette fois où un spectateur, feignant de vouloir lui serrer la main, le fit violemment tomber de scène en lui disant : « Tu mérites une correction. »

« Dans les karaokés, les gens éteignaient la machine quand les chansons de Yang étaient jouées », se souvient Yi Duk-jin, un admirateur de la première heure.

« Ils disaient qu’il était trop bizarre parce qu’il parlait anglais, qu’il portait des boucles d’oreille, qu’il avait les cheveux longs. »

Serveur en Floride

Après quelques apparitions à la télévision, il disparut des radars au début des années 1990, rata un retour dix ans plus tard avant de se résigner à sa vie de professeur d’anglais au nord de Séoul.

À son tour, il partit aux États-Unis en 2015, vivota avec sa femme et son bébé, trouva un boulot de serveur en Floride.

Mais en 2018, la télévision sud-coréenne ressort ses vieilles vidéos et la génération Y qui ne l’avait jamais entendu se laisse séduire par ce chanteur du passé tellement semblable aux vedettes actuelles.

Il est passé à la télévision en décembre, pour la première fois depuis 20 ans, et a donné une courte prestation à Séoul à la Saint-Sylvestre devant 2000 fans. Une affluence qu’il n’avait jamais connue.

« Il n’y a pas de mot pour décrire ce moment », dit-il. « J’avais l’impression de ne pas pouvoir respirer. »

Par son attitude défiant le machisme, par ses transgressions du comportement attendu de son genre, Yang Joon-il fut en tout point un « pionnier », analyse John Lie, sociologue à l’Université de Berkeley.

Un an ou deux seulement après la fin de sa première carrière émergeait Seo Taeji And Boys, un des groupes dont les innovations impulsèrent une révolution musicale sud-coréenne dont les mégastars actuelles, comme BTS, sont le produit.

Fossé générationnel

Le secteur de la K-Pop pèse cinq milliards de dollars, avec ses boys band qui jouent à fond sur la confusion des genres et ont un public dans le monde entier.

C’est dans les années 2000 que « le look et le style de Yang sont devenus la norme dans la K-pop », explique Tamar Herman, spécialiste de musique sud-coréenne au magazine Billboard.

Aujourd’hui, Yang Joon-il pourrait contribuer à dépasser le fossé générationnel qui traverse la société sud-coréenne.

D’un côté, les quinquagénaires et sexagénaires qui ont travaillé dur et bénéficié à plein du boum économique sud-coréen, pour qui effort et conformisme sont des vertus cardinales.

De l’autre, les 20-30 ans désabusés par la concurrence exacerbée à l’école ou sur le marche du travail. La génération dite du « triple sacrifice » qui a renoncé au mariage, aux relations amicales ou aux enfants.

« Avant de découvrir Yang, jamais je ne m’étais dit qu’un quinquagénaire pouvait être cool, que j’avais envie de lui ressembler plus tard », explique Lee Young-jun, 35 ans.

« Yang ne donne pas de leçon, il a très bien vieilli et n’a pas peur de faire des choses différentes ou nouvelles. »

Une popularité qui illustre aussi la nostalgie ambiante, selon Mme Herman : redécouvrir des « trésors enfouis » comme lui « donne le sentiment qu’on peut changer le passé, alors que modifier le présent semble si difficile. »