Dix ans déjà que Lhasa de Sela nous a quittés. Il nous reste sa musique, bien sûr, et les spectacles hommages, dont le très beau Danse Lhasa danse, repris dès ce jeudi soir à Montréal, mais aussi d’innombrables photos prises par sa « mama » Alexandra Karam, qu’elle aimerait réunir dans un livre. En voici quelques-unes.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Alexandra Karam vit à Montréal depuis seulement trois ans. Dans Villeray, non loin de là où Lhasa avait ses quartiers — dans le Mile End. Et proche de son garçon Mischa — le benjamin de la famille —, aujourd’hui agent d’artistes. Avant cela, la mère de Lhasa se trouvait à Marseille, où elle a habité pendant 15 ans.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Alexandra Karam, la mère de Lhasa de Sela

« C’est Lhasa qui m’a convaincue de m’installer là-bas en 2001, nous confie Alexandra Karam, dans une rare entrevue accordée à La Presse. Elle y vivait déjà. Comme mes trois autres filles [qu’elle a eues avec Alejandro de Sela, d’origine mexicaine] se trouvaient aussi en France, je me suis dit : pourquoi pas ? Alors j’ai quitté San Francisco avec Mischa et on a été les rejoindre. »

Ses trois autres filles – Ayin, Miriam et Sky – y travaillaient comme artistes de cirque. D’abord formées au Pickle Family Circus de San Francisco — dirigé par la famille de Gypsy Snider, qui a plus tard cofondé Les 7 Doigts — puis à l’École nationale de cirque de Montréal, qui se trouvait à l’époque dans la gare Dalhousie, aujourd’hui le siège du Cirque Éloize.

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRA KARAM

Portrait de Lhasa pris chez elle à Montréal, juste avant la sortie de son premier album La Llorona, le 31 juillet 1997

« Lhasa chantait dans leurs spectacles de cirque, qu’elles promenaient en France dans des roulottes », nous dit Alexandra Karam. Après avoir écrit plusieurs des chansons de son album The Living Road, elle rentre à Montréal. « Mischa l’a suivie. Il est rentré chez son père à San Francisco et moi je suis restée là-bas. Ses sœurs se sont installées en Bourgogne, où elles ont continué à faire du cirque. 

« Ç’a été pour moi des années solitaires, raconte cette femme élevée par une mère seule aux racines libanaises, qui a mené une carrière d’actrice [Elena Karam]. J’ai aimé Marseille, mais après toutes ces années, j’avais besoin de changement et Montréal m’a toujours impressionnée par sa chaleur humaine. J’étais prête à rentrer ici. »

Ici, c’était là où Lhasa avait élu domicile, frayant avec les groupes et musiciens montréalais qui s’y trouvaient, parmi lesquels Sarah Pagé, Patrick Watson, Joe Grass, Brad et Andrew Barr…

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRA KARAM

Lhasa de Sela à 11 ans, à San Francisco

Le deuil de sa fille, qui a succombé à un cancer du sein à l’âge de 37 ans, en 2010, n’a pas été facile. « Ça nous confronte à la mort et ça nous change pour toujours, laisse-t-elle tomber. Mais le fait que d’une certaine manière elle a appartenu au monde fait qu’elle continue à en faire partie. » Les hommages, et les anniversaires, sont pour elle des moments particuliers. « Dans mon âme et dans mon cœur, ça ne change rien parce que j’y pense tout le temps. »

Est-ce qu’elle écoute la musique de sa fille ? «Rarement quand je suis seule, avoue-t-elle, même si ça peut arriver de temps à autre. C’est plus quand je me trouve avec d’autres personnes, avec des amis, ou avec des gens qui ne connaissent pas sa musique. Ça me fait tellement plaisir de leur faire écouter, parce qu’elle était bonne. Elle était vraiment très bonne.»

Bien sûr qu’elle a ses pièces préférées. Elle en mentionne deux. I’m Going In – « qui ne parle pas de la mort, contrairement à ce qu’on pourrait croire, précise-t-elle. Mais aussi Pa’llegar a tu lado, qui est si douce, si belle. Je ne m’en lasse pas… »

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Peu de temps après le diagnostic de cancer de Lhasa, Ayin, qui était une spécialiste du fil de fer, a souffert d’un cavernome — une malformation des vaisseaux sanguins dans le cerveau, qui lui a fait perdre son sens de l’équilibre. Elle a dû abandonner le cirque. Après une période difficile, elle s’est relancée dans la fabrication de parfum, un épisode relaté dans la pièce Sisters, présentée à Montréal à l’été 2018 avec sa sœur Miriam.

Le spectacle a reçu un accueil mitigé de la part des critiques, mais aussi des diffuseurs qui étaient présents, et les représentations qui devaient avoir lieu à Édimbourg ont été annulées, un coup dur.

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRA KARAM

Lhasa en spectacle avec Yves Desrosiers à Montréal à ses débuts,
dans un café, au milieu des années 90

« C’est un spectacle qui n’était sans doute pas prêt, se désole Alexandra Karam. Ç’a été difficile pour tout le monde. Les spectacles de cirque de Miriam et d’Ayin sont plus théâtraux, moins acrobatiques que ce qui se fait ici. Je pense qu’il leur aurait fallu plus de temps pour trouver un équilibre entre ces deux types de spectacles, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? C’est la vie. »

Alexandra Karam revient sur sa vie de bohème — ils ont habité dans une roulotte et même un bus où la famille se promenait entre le Mexique et la Californie — en nous montrant des photographies en noir et blanc qu’elle a prises, et qu’elle développait elle-même dans sa chambre noire.

Une foule de moments immortalisés par un type de pellicule qui n’existe plus, sur un papier cartonné qui n’existe plus.

« Lhasa m’avait encouragée à exposer mes photos, nous dit encore Alexandra Karam. C’était en 2000, avant que je ne parte pour Marseille. Elle m’a dit : “Mama, tu dois le faire !” On l’avait fait à la galerie Gora. J’étais venue des États-Unis, c’était très bien. Aujourd’hui, j’aimerais publier un livre avec toutes ces photos. Des photos qui sont essentiellement celles que j’ai prises de mes enfants. »

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRA KARAM

Alexandra Karam avec son fils Mischa, en juin 1987 au Connecticut.
 Le benjamin de la famille avait 3 ans. 

L’histoire de sa famille et de ses sept enfants — elle a eu deux filles d’une première union, Gabriela et Samantha, quatre autres filles avec Alejandro de Sela (dont Lhasa) et Mischa avec son troisième conjoint —, elle l’a confiée au journaliste du Rolling Stone, Fred Goodman, qui a publié une biographie de sa fille — Why Lhasa de Sela Matters, publié au mois de novembre dernier.

« Je les ai prises en photo autant que je pouvais, lorsqu’elles donnaient des spectacles, mais à un moment, ç’a été difficile, raconte Alexandra Karam. Lhasa jouait dans de grandes salles, il y avait des jeux de lumière, c’était compliqué pour moi de rentrer et de prendre des photos comme je le faisais avant, et puis je n’étais pas équipée pour ça. J’ai aussi pris beaucoup de photos de cirque en France. »

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRA KARAM

L’artiste de cirque Ayin de Sela s’entraîne pour un numéro de fil de fer
à l’extérieur du Château de Monthelon, en Bourgogne, dans les années 2000. 

La vie de bohème du couple des deux Alex (Alexandra et Alejandro) a duré une bonne douzaine d’années avant que le couple ne se sépare. Ce mode de vie a eu, elle en est consciente, une influence déterminante sur le parcours de leurs enfants.

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRA KARAM

Photo prise en 1974 à Guadalajara, au Mexique. Lhasa avait environ 2 ans.
 On la voit avec son hibou Louis.

« C’est sûr que les filles ne sont pas allées à l’école pendant quelques années. C’est nous qui leur enseignions, on n’avait pas de télévision, il n’y avait pas encore d’ordinateur, donc on était loin de la culture de masse. Elles lisaient beaucoup, et on voyageait tout le temps, donc elles n’ont pas eu les mêmes influences que les autres enfants de leur âge, alors c’est sûr que tout ça a joué. »

PHOTO FOURNIE PAR ALEXANDRA KARAM

Lhasa en 1975 au Mexique à l’âge de 3 ans