Leonard Cohen a poussé son dernier souffle il y a trois ans, mais sa voix ne s’est pas éteinte. Son fils Adam lui avait promis de finir les chansons en chantier. Les voilà sur Thanks for the Dance, magnifique album habité par la présence unique de son illustre paternel.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Vous avez travaillé sur Thanks for the Dance sur plus de deux ans. Vous aviez besoin de prendre votre temps ?

J’ai mis des mois avant d’être prêt à retravailler avec mon père, à passer du temps en sa compagnie, à entendre sa voix, à étudier ses mots, à trouver le moyen d’accompagner sa voix avec des musiques dignes de lui et qui correspondraient à là où il était exactement à la fin de sa vie.

Pendant qu’on faisait You Want It Darker, un thème s’est présenté : la mort, l’idée de Dieu. Les chansons plus romantiques, plus sensuelles, ne convenaient pas à ce thème. On ne les a pas finies, mais pas parce qu’elles n’étaient pas bonnes. Comme il s’est éteint trois semaines après la sortie de You Want It Darker, il a pu voir la réaction à sa dernière œuvre. Alors, il m’a demandé de finir ce qu’on avait commencé…

Quand je me suis retrouvé dans mon petit studio, avec sa voix qui tonnait dans les haut-parleurs, je me suis retrouvé exactement là où j’étais pendant les 18 derniers mois de sa vie : en conversation avec lui. C’était douloureux et délicieux en même temps.

L’album commence par la phrase « I was always working, never called it art » et se termine sur « listen to the hummingbirds, don’t listen to me ». Comme un pied de nez au mythe pour mieux montrer l’homme derrière l’artiste…

On voulait construire une histoire, que le disque lui ressemble, que ce soit un voyage à travers le meilleur de Leonard Cohen. Comme quand Feist et Jennifer Warnes font des « la la la » sur Thanks for the Dance pour retrouver l’atmosphère de Dance Me to the End of Love. On a trouvé des mouvements, des accords, des accompagnements, pour le ramener à la vie, pour qu’on le sente de manière multidimensionnelle : son sens de l’humour, la sensualité de certains disques, les clins d’œil qu’on remarque si on connaît son œuvre.

Lorsqu’on entend les mots « album posthume », on a une réaction cynique. C’est souvent un geste opportuniste de la famille ou de la compagnie de disques. Ce sont souvent des fonds de tiroirs. Ce disque est tellement différent : on sent Leonard Cohen. Ce n’est pas Leonard Cohen à la fin de sa vie, mais au sommet de son art.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Adam Cohen

Ce qui ressortait, sur scène, c’était sa gratitude. Il semblait remercier le public de l’avoir accompagné, alors que ses chansons ont accompagné tant de gens…

Quand il enlevait son chapeau à la fin de chaque concert, il semblait surpris, et surtout reconnaissant, oui. Ce qui le touchait le plus, c’était de voir que les gens gardaient ses chansons en vie. C’est ce qu’on est en train de faire avec ce disque. C’est une promesse que je tiens, mais c’est aussi une responsabilité que je sens.

Et ce disque boucle la boucle de manière moins sombre que You Want It Darker, n’est-ce pas ?

Exactement. You Want It Darker, c’était comme se serrer la main, se regarder dans les yeux et se dire au revoir. Thanks for the Dance, c’est le même au revoir, mais en posant doucement la main sur l’épaule… C’est l’autre facette du même dernier geste.

Vous avez invité beaucoup de gens sur ce disque. Ressentiez-vous le besoin d’être entouré pour ce dernier voyage ?

On a enregistré à peu près 90 % de l’album en quelques semaines. Ça ne ressemblait tellement pas au processus de mon père ! Il était très méticuleux. Après ce high, cette communion puissante qu’on a eue, les musiciens et moi, il y a eu la descente. Ça m’a fait douter. Je me disais que ça n’avait pas été assez difficile…

C’est là que j’ai commencé à parler avec Feist, Damian Rice, Daniel Lanois, Jennifer Warnes, Beck… Un par un, ils ont restauré ma confiance en ce projet. Un par un, comme dans la tradition juive, ils ont apporté leur petite pierre à la tombe : leur gratitude, leur amour, leur au revoir. Un par un, ils ont restauré ma confiance qu’on était en train d’honorer mon père et ses chansons de manière digne et juste.

Y a-t-il d’autres chansons ou est-ce le point final ?

Il y en a une que j’ai ratée, que je n’ai pas pu mettre sur l’album. Je me suis battue avec elle, mais elle m’a vaincu. Peut-être qu’un jour je la sortirai, peut-être que je passerai la main à quelqu’un d’autre pour qu’il la finisse.

Ce qui me satisfait le plus, c’est qu’en écoutant ce disque, on retrouve Leonard Cohen. On est en sa compagnie. Ça lui ressemble aussi. Pour moi, il ne s’agit pas de mettre un point final. C’est juste un testament. Un témoignage.

Sa dernière œuvre est comme sa première. Quand Leonard Cohen est arrivé avec Suzanne, le monde n’avait jamais entendu quelque chose comme ça : ce côté voluptueux, cette poésie, ce côté mantra… Il n’est jamais devenu un acte de nostalgie, comme tous ses contemporains. C’était une figure unique. C’est ça qu’il nous a légué : ce geste dévoué, cette promesse tenue à lui-même et à nous tous.

Les réponses ont été légèrement éditées à des fins de concision.

Au sommet de son art

PHOTO LORCA COHEN, FOURNIE PAR SONY MUSIC

Leonard Cohen

On a cru que You Want It Darker serait l’album testament de Leonard Cohen, disparu en novembre 2016, trois semaines seulement après la sortie de cette œuvre où il regardait la mort s’approcher. On a eu tort. Son fils Adam et lui avaient encore des morceaux inachevés. D’autres perles, un peu moins sombres. Adam avait promis à son père de leur donner vie, de porter sa poésie et sa voix. Son âme, en fait.

Il les a polies, ces chansons aux contours noirs, où Leonard Cohen récite plus qu’il ne chante. D’une voix plus caverneuse que jamais, mais tellement sûre aussi, tellement vraie, qui sait tout de suite prendre le chemin qui mène au cœur. Adam en a pris soin, glissant des musiques sous les mots, et tout partout autour : violons mélancoliques, chœurs divins, piano discret, guitare élégante – celle de son père, mais touchée par Javier Mas, musicien espagnol qui fut de toutes les dernières tournées.

Adam a enrobé ces chansons d’arrangements riches, mais sans aucune ostentation. Comme s’il cherchait surtout à en prendre soin. Comme si, au fond, il ne faisait que prendre son père dans ses bras une dernière fois.

Thanks for the Dance s’inscrit dans la continuité du dernier album que Leonard Cohen a terminé de son vivant. À une différence près : il dégage plus de lumière, même si celle-ci est toujours tamisée. 

On retrouve le poète magnifiquement désespéré qu’on a tant aimé, mais aussi l’amoureux blessé (Movin On), l’avide sensualité (The Night of Santiago) et le regard cru de l’homme sur la comédie humaine (Puppets). Son ironie, aussi.

Tout Leonard Cohen est là.

Et généreusement entouré, en plus. La liste d’invités à ces obsèques est impressionnante : Daniel Lanois, Beck, Jennifer Warnes, Sharon Robinson, Feist, Damien Rice, Patrick Watson et plusieurs autres. Des alliés précieux de Leonard Cohen et des amis de son fils. Chacun est venu déposer sa voix, des notes de piano ou de guitare, comme un témoignage de gratitude envers le poète disparu.

« Listen to the hummingbird, don’t listen to me » (écoutez les colibris, ne m’écoutez pas, moi), dit Leonard Cohen, à la fin de la chanson qui termine l’offrande. Comme s’il implorait tout un chacun de ne pas passer à côté de la vie et de sa beauté. Thanks for the Dance, malgré ses nuages sombres, n’est pas un album mortuaire. C’est un album imprégné du souffle poétique immense d’un artiste au sommet de son art et de son humanité.

IMAGE FOURNIE PAR SONY MUSIC

Thanks for the Dance, de Leonard Cohen

Thanks for the Dance
Leonard Cohen
Sony Music
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★★★★½