Le discret Jérôme Minière remonte sur scène jeudi, à Coup de cœur francophone, pour un spectacle combinant la matière de ses deux derniers disques : Dans la forêt numérique et Une clairière. On devine déjà comment ce sera : sensible, fin et pas banal. Comme lui.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Le nom de Jérôme Minière résonne peu hors d’un petit cercle de gens curieux de ce qui se fait dans les marges de la chanson québécoise. Il est sans doute le moins célèbre des lauréats du prestigieux Félix auteur ou compositeur de l’année, qu’il a reçu en 2003. Ce créateur patient bricole pourtant depuis plus de 20 ans un univers chansonnier à nul autre pareil, à la fois personnel et tourné vers les autres.

Avec Dans la forêt numérique  (2018) et Une clairière  (2019), on avance en terrain familier : on reconnaît l’arrimage soigné de chanson et de musiques électroniques, le regard posé sur le monde, yeux et cœurs ouverts, et la voix inquiète. Jérôme Minière creuse le même sillon, mais affine sans cesse sa manière. Sa façon d’évoquer notre monde est d’une touchante justesse.

Avant de se lancer dans l’écriture de ces disques, le créateur originaire de France se sentait pourtant bloqué. Il y a 20 ans, marier chanson et musique électro était un geste original en lui-même. « Ces codes sont devenus habituels. En quoi ce que je fais garde une once d’originalité ? s’est-il demandé. J’ai vieilli, la musique a changé. Je ne peux plus me baser sur ça. »

Rapporteur d’angles

Il dit qu’il a laissé une part d’illusion. Sans doute. Il a surtout fini par mettre le doigt sur ce qui fait sa profonde singularité : au-delà de l’enrobage, ce qui compte c’est en effet sa manière de raconter le monde, ses angles et sa « mise en son », à la fois ancrés dans le raffinement esthétique et l’empathie.

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Son « je » à lui est souvent un autre. « On est dans un monde infiniment complexe et fragmenté. Cette posture-là, être un peu documentariste — avec une dose de poésie, d’imaginaire et tout —, n’est pas facile à tenir. Il me semble qu’il y a environ 15 ans, la société se tenait encore à peu près. Là, on est vraiment fragmentés en microtribus… »

C’est entre autres cette dislocation discrète que ses chansons radiographient. Il donne à entendre les flux et reflux de la vie, les fils virtuels qui nous relient, l’impact des technologies sur nos relations. « Avant tout ça j’aimais quand on se regardait pour de vrai/Ça faisait du bien quand on était attentifs plutôt que productifs/Quand on donnait du temps plutôt que des données », observe-t-il par exemple dans Une clairière.

Miroir numérique

Jérôme Minière dit vouloir « tendre un miroir ». Ce miroir, il le construit avec la matière d’aujourd’hui, c’est-à-dire des mots venus du vocabulaire de la culture numérique. C’est si intégré qu’on a parfois l’impression d’avoir affaire à un poète qui voit la vie comme Neo dans The Matrix : des codes (informatiques et sociaux) et des données.

« Je suis à la recherche d’un point de vue, peut-être parce que j’ai étudié le cinéma, dit-il. Un peu comme s’il y avait une scène et que, pour une chanson, je fais un long plan-séquence et que, pour une autre, je fais un montage plus fragmenté. »

Il a l’air d’être en contrôle lorsqu’il explique sa démarche comme ça, mais il est le premier à dire qu’il avance de manière bien plus intuitive que ça. 

L’analogie qui serait la plus appropriée, c’est le jardinage. Tu nourris et tu vois comment ça pousse.

Jérôme Minière

La transposition sur scène se fera dans cet esprit de flexibilité, car Jérôme Minière est en fait un anti-performeur. « Ce que j’offre tout seul sur scène correspond à des choix radicaux. J’assume mes défauts. Il peut y avoir un peu d’humour, des vidéos, un peu d’absurde, explique-t-il. C’est plus que juste de la musique. »

Sa façon de faire — on l’a déjà vu seul sur scène — fait complètement tomber le mur entre l’assistance et lui. Le contact est direct. Sa vulnérabilité, palpable. Ça aussi, c’est parfaitement cohérent dans sa démarche. Si ses chansons évoquent souvent la distance entre les êtres et les faux-semblants, c’est pour mieux rappeler combien précieuse est l’authenticité.

Au Lion d’or, jeudi, 20 h, programme double avec Philémon Cimon.

Consultez la page du spectacle : http://coupdecoeur.ca/programmation/montreal/philemon-cimon-jerome-miniere-solo-141119/