Si on demandait au grand public de deviner quel artiste a terminé l’année 2018 en tête du palmarès québécois des ventes numériques, très peu de gens parieraient sur Alex Henry Foster. Pourtant, le premier album solo de l’auteur-compositeur-interprète a bel et bien devancé A Star Is Born, Loud et Shawn Mendes au classement. Et il présentera vendredi prochain un concert à guichets fermés au Club Soda, à l’occasion du Festival international de jazz de Montréal. Comment a-t-il fait ? La Presse a tenté d’y voir plus clair en accédant à l’univers de son groupe, Your Favorite Enemies, dans son atypique espace de création où tout est fait maison.

Marissa Groguhé Marissa Groguhé
La Presse

Rue Jogues, à Drummondville, se dresse entre l’école de quartier et la route 143 une imposante église de briques grises. Sauf que l’église Saint-Simon n’en est plus une. Lorsque la Ville a dû se départir de deux de ses trois édifices religieux, à la fin des années 2000, l’un a été détruit et l’autre a été vendu aux membres du groupe rock Your Favorite Enemies. Les lieux ont été désacralisés. Et la nef est maintenant une salle d’enregistrement.

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Les membres du groupe rock Your Favorite Enemies ont acheté l’église Saint-Simon à la fin des années 2000. 

Jeudi matin, Alex, Jeff, Miss Isabel, Sef, Charles et Ben nous font faire le tour des lieux. Au sous-sol, Jeff, un des guitaristes, explique qu’ils ont visité des églises partout au Québec avant de dénicher celle-ci, en 2009. Établi à Varennes à ses débuts, le groupe répétait dans le sous-sol d’une maison. « Notre musique est rapidement devenue notre métier, alors on a dû se déplacer », dit-il. Lorsqu’ils ont trouvé l’église Saint-Simon, les six amis ont sauté à pieds joints sur l’occasion et tous ont déménagé à Drummondville.

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Les membres de Your Favorite Enemies ont tous déménagé à Drummondville lorsqu’ils ont fait l’acquisition de l’église. 

Dans un ancien débarras, ils ont installé une cuisine. Dans la pièce adjacente, on tombe sur une toilette et des douches. Quand ils ne sont pas en tournée, en Europe, en Asie ou ailleurs, les membres du groupe passent la majeure partie de leur temps ici, dans cette commune.

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Extérieur de l’église Saint-Simon

Assis dans un fauteuil de la salle commune, où les étagères aux murs jaunes exposent des centaines de livres, vinyles et breloques, Alex tente encore de prendre la mesure du succès de son album solo. Windows in the Sky est paru en novembre dernier. Il a été sacré meilleur vendeur au Québec la même année (format numérique). Un exploit, lorsqu’on considère que l’auteur-compositeur-interprète est loin d’être connu dans la province. Un exploit, quand on sait qu’il se frottait à des noms bien plus grand public (Lady Gaga, Éric Lapointe, Shawn Mendes et Ginette Reno). La cause de ce succès ? Les fans, déjà fidèles au groupe, ont été aussi fidèles au chanteur, croit Alex.

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L’album Windows in the Sky, d’Alex Henry Foster, a été sacré meilleur vendeur au Québec (format numérique), en 2018.

Les émotions le rattrapent lorsqu’il parle de cet album solo poétique, qu’il a écrit lors d’un exil de deux ans au Maroc, après la mort de son père. « J’ai eu la chienne de sortir [ce disque] et c’est encore très difficile, dit-il, les larmes aux yeux. Je ne peux pas me cacher derrière le band. Je m’expose. » Il n’avait pas l’intention de porter cet album sur scène, mais la demande était telle qu’il a capitulé.

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Jeudi, le groupe répétait son set en prévision du spectacle d’Alex Henry Foster, présenté la semaine prochaine au Club Soda.

C’est que la popularité du groupe, discrète mais soutenue, a été cultivée. Your Favorite Enemies s’adonne au DIY (do-it-yourself) dans tous les aspects de sa création, plutôt que de s’en remettre à la « machine » de l’industrie musicale. La besogne en est décuplée, mais l’expérience des fans aussi. Le sextuor en est conscient et travaille justement pour que le « lien humain » avec ses admirateurs passe avant tout, dit Alex. « Ce genre de choses fait que les gens sont attachés à nous, qu’ils nous suivent. » Son succès en est la preuve.

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Quand ils ne sont pas en tournée en Europe ou en Asie, les membres du groupe passent la majeure partie de leur temps dans leur église. 

Parfait exemple de cette formule DIY : dans une pièce au fond du sous-sol, au bout d’un couloir, un membre de l’équipe de production, Yann, s’active autour d’une machine de sérigraphie et d’une presse à textile. Isabel, quant à elle, explique le processus d’impression d’une affiche créée spécialement pour le spectacle du Club Soda. Ici, on estampe aussi des t-shirts aux couleurs du groupe. Quelques exemples des projets réalisés dans les dernières années garnissent les murs du local.

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Le groupe fait lui-même ses affiches et ses t-shirts. 

Ils font tout. Les t-shirts et les affiches sont pensés et faits maison, tout comme les étiquettes et pochettes de vinyles, ainsi que les vidéoclips des chansons. Les vinyles eux-mêmes sont gravés sur place, à l’étage. « De nos idées jusqu’au produit final, ça vient de nous, dit Isabel. On est notre propre limite. » Ça ne s’arrête pas là. Ayant créé leur maison de disques, Hopeful Tragedy Records, en 2007, ils ont même lancé chacun de leurs albums sous leur propre étiquette.

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Isabel confectionne un t-shirt. 

À l’étage, face à la grande nef où les bancs d’église originaux sont toujours, les instruments sont disposés sur la scène dans la même configuration que celle du Club Soda. Le groupe y répète son set. Il jouera vendredi l’entièreté de l’album d’Alex, en formule cabaret, accompagné de cinq autres musiciens. Le lendemain, les admirateurs du groupe seront invités au QG du groupe à Drummondville pour un deuxième concert. « Ceux qui ont des billets pour le 5 [juillet] auront accès au spectacle du 6, indique Isabel. On a prévu un service de bus pour les amener. » « Les fans viennent pour tout le week-end, on a d’autres activités de prévues, ajoute Jeff. Certains arrivent d’Europe et d’Asie pour nous voir. » Pas de doute : Your Favorite Enemies est dévoué à son public. Et celui-ci le lui rend bien.

Alex Henry Foster sera en concert à guichets fermés le 5 juillet au Club Soda à l’occasion du Festival international de jazz.