Sorti très amoché d'un accident de voiture il y a presque quatre ans, Jipé Dalpé s'est longtemps demandé s'il pourrait refaire des chansons un jour. Son disque Après le crash, à paraître vendredi, donne la réponse et montre un homme déterminé à «user ses jours jusqu'à la corde».

ALEXANDRE VIGNEAULT LA PRESSE

C'est l'été et c'est la nuit. Jipé Dalpé est assis à l'arrière d'un taxi. De la banquette arrière, il voit le feu rouge. Il a beau avertir le chauffeur, celui-ci s'engage quand même dans l'intersection. En même temps qu'une autre voiture. L'impact est brutal et le chanteur se retrouve en loques : une solide commotion cérébrale, une entorse cervicale, six hernies discales et on en passe...

Il subit aussi une fracture du sternum. Cet os est le dernier rempart du coeur, lui souligne son médecin. La portée symbolique de cette blessure n'a pas échappé à Jipé Dalpé: au moment de l'accident, il vivait une rupture amoureuse. En plus d'avoir le «squelette bon pour la scrap», le musicien de 40 ans se retrouvait avec «le coeur sans protection». «Même si j'avais voulu faire le tough, dit-il, je n'aurais pas été capable.»

«J'avais de la misère à répondre à un courriel tellement j'étais à côté de la plaque, raconte-t-il. Essayer de faire des phrases avec des images, ce n'était pas à l'horaire.» Ce n'est pas pour le plaisir de l'image que son nouveau disque s'intitule Après le crash. Sa carrière, érigée pierre par pierre avec une patience et une détermination d'artisan, avait les ailes coupées.

«Je ne savais pas si je pourrais refaire un disque un jour. Je ne savais pas si je pourrais remonter sur scène.»

Le mot «après» est capital dans le titre de la chanson qui donne son titre à l'album. Ce que Jipé Dalpé raconte, dans un rock souvent rugueux, ce n'est pas la douleur de l'accident, mais la fureur de vivre. Ça s'entend dans son chant volontaire, sa trompette qui vise haut et dans ces couplets où il glisse par exemple «C'est pas mon style d'être ventre à terre» (L'attentat) ou bien «Trouve du sublime, refais ta vie/Donne des racines à tes envies» (Last Call).

Faire plus vrai

«Après le crash, il y a des éclaircies, des affaires qui vont bien, qui vont mieux», souligne-t-il, aujourd'hui. Il n'a plus envie d'essayer de plaire. «Dans les textes comme dans l'interprétation, je me suis dit: je ne vais pas faire beau, je vais essayer de faire vrai. Et si ça a à devenir beau, ça le sera, mais que ça naisse d'abord d'un vrai sentiment», explique-t-il. En musique, ça se traduit par un rock plus compact, une basse qui gronde et des arrangements qui demeurent rêches même quand ils s'envolent.

«Moi qui ai l'habitude d'être plus dans ma tête, de tout intellectualiser, je n'ai pas eu le choix de me dire que là, il fallait que je laisse la place au corps. J'ai voulu que le son soit plus physique.»

Ce côté plus cru, il ne le doit pas juste à son nouvel état d'esprit, mais aussi à la poigne sensible de ses principaux acolytes, dont Olivier Langevin (guitares), François Lafontaine (claviers) et Jean-François Lemieux (basse et réalisation), qui sont de vieux amis.

La liste de ses collaborateurs compte aussi un nom qu'on n'attendait pas: Ariane Moffatt. Jipé Dalpé en parle carrément comme de la bougie d'allumage de ce disque qui aurait pu ne pas exister. Elle ne l'a pas seulement poussé sur le plan des textures (elle coréalise trois chansons), mais lui a carrément donné de l'élan en lui offrant deux musiques (L'attentat et Combien d'étoiles) à un moment où il était au plus creux.

«Moi qui ne faisais à peu près plus rien, qui étais soit chez le médecin, soit couché à ne pas être capable de grand-chose, je voyais enfin naître quelque chose de concret. Elle m'a fait des cadeaux qui m'ont donné un coup de pied au cul, dit-il, encore reconnaissant. Ça n'allait pas, mais ça allait aller...» Jipé Dalpé n'a pas encore fini de se rénover le corps, mais il a retrouvé sa «tête en bois» et l'avidité d'exister dans nos oreilles. Avec panache, à part ça.

Jipé Dalpé. Après le crash. Tapamal Productions. En vente vendredi.

IMAGE FOURNIE PAR TAPAMAL PRODUCTIONS

Après le crash, de Jipé Dalpé