Qu’ont en commun les rappeurs québécois Koriass, FouKi et Loud ? Certaines de leurs chansons ont réussi à pénétrer les ondes FM, naguère considérées comme hermétiques au phénomène hip-hop. Plus encore, un nom revient lorsqu’on s’attarde aux crédits des tubes polis par la pop Cinq à sept, Toutes les femmes savent danser ou encore iPhone. Ce nom : Ruffsound.

Charles-Éric Blais-Poulin Charles-Éric Blais-Poulin
La Presse

À la lumière et à l’ivresse des projecteurs, Marc Vincent, de son vrai nom, préfère la pénombre et le confort de ses deux studios, à Pointe-aux-Trembles et à Lorraine, où il reçoit La Presse dans sa paisible et grande demeure.

Acteur timide et essentiel de la scène rap, le beatmaker – ou concepteur rythmique, selon l’Office québécois de la langue française – semble avoir trouvé la clé pour rallier le plus grand nombre sans être raillé des puristes. « Pour moi, ce n’est pas une science, il n’y a pas de recette, c’est de l’inspiration, dit-il. Oui, des fois, j’ai le souci de m’adresser à un plus large public dans les sonorités, mais c’est surtout une affaire de simplicité. Certains artistes veulent parfois mettre plein de shits, trop d’idées. Sauf que plus c’est épuré, plus c’est facile à digérer et, en général, meilleur c’est. »

Oser la pop

Dans le local d’enregistrement, les claviers et les consoles partagent l’espace avec les récompenses cueillies dans le sillon du phénomène Loud : on remarque rapidement le Félix de réalisateur de disque de l’année 2018, partagé avec Ajust, pour l’album Une année record, et le cadre « certification platine » pour Toutes les femmes savent danser, à laquelle s’est aussi greffé le producteur RealMind.

Extrait de Toutes les femmes savent danser

Pour l’anecdote, la chanson marquante de l’été 2018 a été enregistrée in extremis. « Au début, le beat me faisait vraiment penser à du J. Cole, puis ça a tourné en un genre de dancehall. C’était la dernière track. Il nous restait trois jours pour remettre la toune au mix final, et on l’a poussée dans la gorge de Loud. Quand on l’a écoutée avec Ajust, j’ai dit à la blague : “Ça, c’est un number one CKOI.” »

À l’instar de ce tube dansant, le nouvel album de Loud, coréalisé par Ruffsound, emprunte abondamment aux codes de la pop. Koriass, FouKi et d’autres rappeurs produits en tout ou en partie par Marc Vincent ne lésinent pas sur les refrains fédérateurs, les variations d’accords et l’entrechoquement des genres. Aux irréductibles qui regardent de haut ce métissage, il répond : « Ceux qui ne veulent pas de ces sons-là, ils ont juste à ne pas m’écouter. Les artistes, ce sont leurs choix. »

J’écoute pas mal de rap dit “de puriste” dans mon auto, mais quand je compose, j’ai aussi le désir d’avoir une carrière, une longévité.

Ruffsound

Si le rap flirte avec les sonorités pop, l’inverse est aussi vrai. Des chanteuses comme Cœur de pirate (Ne m’appelle pas) et Eli Rose (Tôt ou tard, Soleil) ont fait appel à Ruffsound pour dynamiser leur proposition. Preuve, selon le producteur de 35 ans, que les emprunts se font dans les deux sens. Et « c’est tant mieux ».

Cinquante dollars pour un beat

Ruffsound – un surnom « quétaine as fuck », selon le principal intéressé – est né musicalement au début des années 2000 dans le quartier Fabreville, à Laval, avec comme seul équipement un ordinateur portable et un logiciel libre.

« Je n’étais pas particulièrement bon, c’était de l’essai-erreur. Le premier beat que j’ai fait, je l’ai brûlé sur un disque que j’ai apporté à l’école. On l’a fait jouer dans l’auto d’un ami. Je me suis dit : “Yo, j’ai peut-être quelque chose.” Le troisième ou le quatrième beat, je le vendais 50 ou 75 $. »

La quantité et la valeur marchande de ses compositions n’ont jamais cessé de croître. « Un de mes boys m’avait dit : “Il va falloir que tu fasses du Walmart si tu veux en faire un métier, parce que là, t’es personne.” »

Le bouche-à-oreille faisant son œuvre, des rappeurs québécois qui avaient bercé sa jeunesse – Sans Pression, Yvon Krevé, Connaisseur Ticaso – en sont venus à solliciter ses services, principalement influencés par la scène américaine. Ont suivi des collaborations avec Imposs, Souldia, Loud, Koriass, Rymz, Larry Kidd ou encore Yes McCan.

Depuis toujours, Ruffsound a su compter sur un clan tissé serré, motivé par une « saine compétition ». « J’ai toujours voulu avoir le plus gros cercle de beatmakers autour de moi, ne jamais être le meilleur dans la pièce, pour échanger et apprendre des autres. Je traîne avec des boys comme AC ou Billboard, qui ont évolué avec Shakira, Britney Spears, etc. »

À la lueur de ses collaborations récentes avec la sensation britannique Dua Lipa et le rappeur michiganais Maejor, Ruffsound peut lui aussi rêver d’une carrière internationale. D’autres participations d’envergure sont dans les cartons. Lesquelles ? « Je suis un peu superstitieux », abrège-t-il. Parions que les radios nous feront entendre la réponse bien assez vite.

Cinq collaborations commentées

Eli Rose

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Eli Rose

Ruffsound a rencontré la chanteuse québécoise, ex-moitié d’Eli et Papillon, lors d’un camp d’écriture Kenekt de la SOCAN. « Elle chantait avec une petite voix folk, avec juste une guitare, se rappelle Marc Vincent. Ça s’est transformé en grosse pop avec des beats. Le clash était vraiment intéressant. » Le changement de cap a porté ses fruits, puisque le prochain album d’Eli Rose paraîtra chez Barclay, filiale de Universal. Les producteurs RealMind, DRMS et Billboard figureront aussi dans les crédits.

Cœur de pirate

PHOTO CAROLINE GRÉGOIRE, ARCHIVES LE SOLEIL 

Cœur de pirate

Après avoir fait quelques arrangements sur Dans la nuit, une collaboration de Béatrice Martin avec Loud, Ruffsound a été sollicité pour coproduire le simple Ne m’appelle pas. « On commence à se connaître. Elle m’a envoyé la track et j’ai rehaussé la sauce. Ça s’est passé surtout au téléphone parce qu’elle est toujours en train de bouger avec sa tournée. Dernièrement, elle est passée à mon studio, on a fait une track, elle, Billboard et moi. J’espère qu’on va avoir plus de temps pour travailler ensemble, parce qu’elle est très talentueuse, très rapide. »

Koriass

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE 

Koriass

Ruffsound a collaboré pour la première fois avec Koriass sur l’album Enfant de l’asphalte, paru en 2011. « Depuis, j’ai touché pas mal à chaque track, sauf peut-être trois ou quatre en tout. C’est mon boy. Nos carrières sont intimement liées. C’est un très bon rappeur et un ami. » Marc Vincent a coréalisé et coproduit La nuit des longs couteaux (2018) aux côtés de Philippe Brault, davantage tourné vers le folk et la pop. « Il n’y a pas eu de choc de cultures. J’aime l’idée de créer à plusieurs. On est tellement derrière nos ordis tout le temps. Ce n’est pas l’idée de la musique. » La pièce Cinq à sept, notamment, loge au sommet des palmarès francos depuis sa sortie.

Loud

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Loud

L’aventure avec Loud a débuté alors que le rappeur faisait partie du trio Loud Lary Ajust (LLA). « La collaboration a commencé avec Blue Volvo, où Ajust et moi avons tout fait ensemble. Depuis ce temps-là, il n’y a pas une toune de Loud que je n’ai pas touchée. On est devenus de bons partners, on est capables de parler de rap sans arrêt pendant 12 heures. » Ruffsound avait d’abord accroché sur Gullywood, de feu LLA. « J’ai assisté au lancement, je me suis torché avec Ajust et, le lendemain, il est venu à mon studio. » Connivence évidente : les deux maestros ont signé la facture musicale des disques à succès Une année record et Tout ça pour ça.

Dua Lipa

PHOTO JOEL C RYAN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Dua Lipa

Marc Vincent a coproduit le tube Kiss and Make Up de la chanteuse anglaise Dua Lipa et du girls band sud-coréen Blackpink, un pas important vers le marché international. Le clip a été vu plus de 120 millions de fois sur YouTube et la chanson accumule plus de 200 millions d’écoutes sur Spotify. « Pour ma part, j’ai des crédits de writer [compositeur]. Le beat original vient d’une session que j’avais settée avec Billboard et Banx & Ranx. Banx & Ranx ont bougé avec le beat, qui s’est retrouvé dans les mains de la writer de Dua Lipa et qui a encore été reflippé par Banx & Ranx. Ç’a été une évolution. »