Bending New Corners, l’album qui a lancé Erik Truffaz, a 20 ans. Revoilà le trompettiste au Festival international de jazz de Montréal pour un concert gratuit consacré à ce disque inspiré par le drum’n’bass et un autre, en salle, à titre d’invité du prodige cubain Roberto Fonseca.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Ramener Bending New Corners sur scène à Montréal rappelle inévitablement des souvenirs à Erik Truffaz. Il y a 20 ans, il a joué les mêmes morceaux sur une scène consacrée aux découvertes, « sur la gauche en montant la rue Sainte-Catherine », précise le trompettiste. Il n’avait jamais joué ici auparavant. « Ce concert nous a vraiment lancés au Canada, se rappelle-t-il. C’est un moment important. »

Deux décennies plus tard, tout a changé. Truffaz est un nom qui résonne et c’est sur la principale scène extérieure qu’il vient souffler sur nos souvenirs. Son album Bending New Corners demeure en effet emblématique du tournant du millénaire, un symbole d’une époque où le jazz explorait les possibilités de la house, du hip-hop, du breakbeat, du drum’n’bass et d’autres musiques électroniques.

« Ce n’est pas un gros retour en arrière, observe toutefois le trompettiste. Il y a une continuité, d’une part, et puis ces morceaux, j’ai continué à les jouer par moments. Je suis encore totalement familier avec cette matière. » 

Il tourne par ailleurs depuis environ un an avec ce concert anniversaire où il joue Bending New Corners en entier — avec la participation du rappeur Nya, présent sur le disque —, ainsi que quelques pièces de The Dawn, sorti en 1998.

Trouvaille inspirante

Truffaz raconte qu’à l’époque où son groupe et lui ont développé les pièces qui allaient constituer cet album fondateur, il se produisait dans un club londonien. Souvent avec des DJ. 

Bending New Corners n’a pratiquement pas été composé. Il a juste été improvisé lorsqu’on faisait les soundchecks. On était tellement inspirés que les morceaux arrivaient les uns après les autres, seulement en s’amusant.

Erik Truffaz

L’étincelle qui a tout changé est une trouvaille rythmique : le batteur Marc Erbetta, collaborateur de longue date de Truffaz, a trouvé une façon d’adapter le drum’n’bass à la batterie. « Ça nous a formidablement poussés, dit le trompettiste. Ça nous a transportés. » 

Distingués, aussi. Cette approche essentiellement acoustique s’écartait notamment de celle des jazzmen qui innovaient en embrassant la lutherie électronique.

En Europe, tout particulièrement en Scandinavie, les Nils Peter Molvær, Bugge Wesseltoft ou Eivind Aarset redessinaient en effet les frontières du jazz en jouant avec des machines. Pourquoi rester acoustique ? « On ne choisit pas tellement. On met juste ce qu’on a et ce qu’on est », philosophe Truffaz, rappelant que son groupe de l’époque était acoustique.

Truffaz parle rarement au « je » lorsqu’il évoque sa musique. Il dit plutôt « on » ou « nous ». Sur disque, c’est pareil : on ne sent jamais que ses accompagnateurs sont à son service. Il dit que les albums qu’il produit — en quartette, du moins — sont d’abord des collaborations. « C’est moi qui suis à leur service. Et ça tourne, précise-t-il. C’est un service tournant, on va dire. »

Et le concert avec Roberto Fonseca, quelle en sera la matière ? « Je ne sais pas… Je lui ai écrit et il ne répond pas », lance le trompettiste, pince-sans-rire. Il restait encore quelques jours, au moment de l’entretien, d’ici leur prestation de samedi au Gesù. Truffaz demeurait cool. Il a déjà joué avec Fonseca, il y a deux ans, en France. Le courant avait passé. Il se réjouit de renouer avec l’épatant pianiste cubain : « Ça me plaît beaucoup, la musique gaie, très positive. »

Un album en octobre

Le prochain album d’Erik Truffaz, qui paraîtra à l’automne, s’appuie beaucoup sur les synthétiseurs. « Je prends l’électronique 20 ans après », s’amuse le trompettiste. Il a confié les rênes de ce disque à un jeune collaborateur, Arthur Hnatek, aussi batteur du pianiste Tigran Hamasyan. De ses nouveaux morceaux, Truffaz dit qu’ils sont plus complexes sur le plan rythmique. « Comme dans le jazz new-yorkais de maintenant, précise-t-il. L’aspect mélodique reste le même, parce que c’est moi qui invente les mélodies. »

Erik Truffaz Quartet, 20e anniversaire de Bending New Corners, sur la place des Festivals, demain, 21 h 30. Roberto Fonseca Trio avec Erik Truffaz, au Gesù, samedi, 18 h.

Consultez le site du Festival de jazz : https://www.montrealjazzfest.com/#concert=10063

Le concert sera retransmis en direct sur la chaîne Mezzo Live HD. https://www.mezzo.tv/en/Jazz/Erik-Truffaz-Quartet-feat.-Nya-Festival-International-de-Jazz-de-Montr%C3%A9al-3015