De plus en plus, les plus grands vedettes du rock et de la pop font appel à des fournisseurs, des techniciens et des créateurs du Québec quand ils partent en tournée mondiale. Portrait de trois entreprises d'ici qui voyagent beaucoup.

Alain De Repentigny LA PRESSE

La compagnie montréalaise Solotech a frappé un grand coup cette année: elle fournit l'équipement sonore et du personnel à l'une des plus importantes tournées rock, celle de Bruce Springsteen et du E Street Band. Petite histoire d'une grande réussite.

Le rutilant Metlife Stadium où les Giants et les Jets de New York disputent leurs matches locaux n'a pas l'air d'un stade de football en ce samedi après-midi ensoleillé de septembre. Une équipe d'ingénieurs et de techniciens s'y active en prévision du troisième spectacle en quatre soirs de Bruce Springsteen et son E Street Band qui sera vu par 55 000 spectateurs.

Devant la console où John Cooper mixera les voix et les instruments des 16 membres de la tribu du Boss, un Québécois qui fréquentait encore le cégep du Vieux Montréal il y a moins de 10 ans nous parle de son métier. Étienne Lapré est l'un des sept employés de l'entreprise montréalaise Solotech - les autres sont américains - qui boucleront le soir même la virée des stades européens et nord-américains de la tournée Wrecking Ball, avant de renouer avec les arénas le 19 octobre à Ottawa.

Étienne en est à sa première tournée de stades. Au départ, il ne devait être que du premier volet de la tournée aux États-Unis le printemps dernier, mais l'équipe de Springsteen a tellement apprécié son travail qu'elle a retenu ses services. «En anglais, on dit que je suis le system engineer: je m'assure que tout le monde dans le stade entende bien ce que Coop (John Cooper) sort de sa console, explique-t-il. Le matin, je fais mes plans à l'hôtel et une fois rendu au stade, je m'assure que les haut-parleurs sont bien placés et que le reste de l'équipe suit mes directives. Puis je m'assois à mon ordinateur et je calibre le système en fonction de ce que veut John. Aujourd'hui, ça devrait bien sonner parce qu'on annonce de la pluie: les hautes fréquences vont mieux voyager.»

Un peu avant 20h, un orage s'abat sur la région. Springsteen et sa bande montent finalement sur scène à 22h30 et jouent jusqu'à 2h. L'immense majorité des spectateurs est encore là, goûtant la clarté et la précision du son que leur procurent l'équipe du Boss et Solotech.

Faire ses preuves

En juillet 2011, Solotech a acquis la société américaine Audio Analysts qui fournissait l'équipement sonore de Springsteen depuis 20 ans. N'empêche, Solotech n'a pas eu le contrat de la tournée Wrecking Ball tout cuit dans le bec, confirme le directeur de tournée du Boss, George Travis. «Nous avons reçu cinq ou six propositions d'affaires dont la meilleure provenait de Solotech.»

«La différence principale entre Solotech et Audio Analysts, c'est le système de haut-parleurs sophistiqués K1, explique le sonorisateur John Cooper. C'est une première pour Bruce et il fallait que ça fasse partie de la proposition. On a également exigé que les cinq ou six gars de l'ancienne équipe soient intégrés dans celle de Solotech.»

Cooper vante le souci du détail de Solotech et sa capacité de bâtir un système de son en aréna qui peut presque suffire dans les stades en y ajoutant quelques haut-parleurs. Monty Carlo, sonorisateur de scène et ancien d'Audio Analysts qui travaille pour Springsteen depuis 20 ans, renchérit: «Avec Solotech, s'il faut dépenser 200 000$ sur de l'équipement sans fil, c'est deux jours de discussion avec les banquiers plutôt que deux mois, et c'est réglé. C'est une énorme organisation.»

Plus de 500 employés

Énorme, en effet. À sa 35e année d'existence, Solotech compte très précisément 567 employés, plus du double de ses effectifs d'il y a à peine six ans: un noyau dur de 350 personnes auquel se greffent ceux qui travaillent sur les tournées. Une centaine d'employés travaillent dans l'immense entrepôt de 300 000 pieds carrés de la rue Hochelaga qui appartenait jadis à la biscuiterie David. On y trouve pour plus de 100 millions de dollars de pièces d'équipement, selon l'estimation conservatrice du président François Ménard: «D'ici on peut envoyer du matériel partout sur la planète, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.»

Solotech possède également un entrepôt à Amsterdam et a pignon sur rue à Las Vegas où elle dispose de bureaux, d'un entrepôt de 30 000 pieds carrés et d'une salle de répétition où l'équipe de Céline Dion a préparé la tournée mondiale Taking Chances. «Ce n'est pas seulement une boîte aux lettres, explique François Leroux, vice-président principal, Développement des affaires internationales, et responsable des activités dans la ville du Nevada. On s'est installés là parce qu'on travaillait avec le Cirque du Soleil et Céline Dion, mais on se positionne comme une véritable compagnie américaine.»

Un choc dans le milieu

Après avoir acquis de l'expérience dans le monde avec le Cirque et Céline, Solotech a fait parler d'elle dans le milieu des tournées internationales en décrochant le contrat de la tournée Circus de Britney Spears, en 2008-2009. «Ce fut un choc dans le milieu. On fournissait absolument tout: le son, l'éclairage, la vidéo et l'équipe technique au complet», rappelle Richard Lachance, premier vice-président, Tournée. Ce forfait «clés en main» est devenu la marque de commerce de l'entreprise et a la faveur de 60% de ses clients, estime François Ménard: «Il y a peut-être en Amérique du Nord une compagnie de son, une compagnie d'éclairage ou une compagnie de vidéo qui peut nous concurrencer. Mais on est les seuls à offrir les trois services de façon professionnelle.»

Solotech renouvelle constamment ses équipements. «On est tellement équipés que ça ne rentre plus dans nos entrepôts, affirme François Ménard. On prend le risque que quand une tournée se terminera, il y en aura une autre qui commencera.» Tous ces nouveaux équipements sont également mis à la disposition de ses nombreux clients québécois: tous les grands festivals, les tournées, la télé, l'événementiel, etc.

Solotech ne donne donc pas que dans la tournée rock ou pop mais quand, comme au printemps, le président Ménard constate en lisant la revue spécialisée Pollstar que sa société est associée à cinq des dix plus grosses tournées du moment dans le monde (Michael Jackson The Immortal, Springsteen, Jay-Z, Michael Bublé et André Rieu), il a un peu de difficulté à réprimer un sourire.

Bruce Springsteen et le E Street Band seront à Ottawa le 19 octobre. Montréal pourrait accueillir la tournée Wrecking Ball en 2013.

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Moment Factory

Fondée en 2001, Moment Factory fait de la création vidéo pour des projets très diversifiés, du zoo de Granby au parlement d'Ottawa, en passant par la Sagrada Familia de Barcelone et le boardwalk d'Atlantic City. Mais on a beaucoup parlé de cette boîte de créateurs du Mile-End pour sa participation à la tournée actuelle de Madonna et au spectacle permanent de Céline Dion à Las Vegas.

«Proportionnellement, le spectacle de tournée n'occupe pas une place plus importante dans Moment Factory parce que la boîte grandit en parallèle», dit Éric Fournier, un ancien du Cirque du Soleil qui s'est associé aux deux fondateurs Sakchin Bessette et Dominic Audet, en 2008, à la tête de cette boîte de 90 employés qui emploie autant de pigistes. Il ajoute: «C'est un segment aussi porteur que tous les autres à cause de la demande pour des shows de plus en plus multimédias, de plus en plus sophistiqués. Le spectacle permet de se rapprocher de l'artiste, de son art, de son identité, et de ce qu'il veut communiquer par le visuel. C'est très cool pour nous sur le plan créatif.»

Moment Factory s'est fait connaître dans le milieu des tournées rock planétaires avec celle de Nine Inch Nails, en 2008. Et il a participé à des spectacles uniques comme ceux d'Arcade Fire et d'A-Trak, à Coachella, et de Jay-Z, à Carnegie Hall. Mais sa collaboration avec Madonna pour son spectacle au Super Bowl et sa tournée cette année lui a servi de tremplin.

«Le Super Bowl a marqué l'imaginaire et a déclenché un tsunami d'appels, reconnaît Fournier. Depuis, on reçoit deux appels par mois d'artistes majeurs, dont certains ont donné lieu à des projets avec Usher (un spectacle privé diffusé sur le web) et les Black Keys (le lancer des papillons à Coachella). On a également travaillé sur un segment vidéo du nouveau spectacle de Rush» - qu'on verra au Centre Bell le 18 octobre.

Toujours en expansion, Moment Factory ouvrira bientôt un bureau à Los Angeles.

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Geodezik

Fondée en 2005, à l'occasion du spectacle Delirium du Cirque du Soleil, la boîte de création vidéo montréalaise Geodezik fait toutes sortes de choses - elle a travaillé récemment au gala des MTV Awards -, mais elle s'est surtout spécialisée dans les tournées rock et pop.

«C'est un petit milieu», explique le président Olivier Goulet dont le partenaire et directeur artistique est Gabriel Coutu-Dumont. «On a commencé avec Justin Timberlake, dont Pink faisait la première partie. Or l'agent de Pink était aussi celui de Tina Turner, Cher, Joe Cocker et Sade. J'ai rencontré ce bonhomme-là et on a travaillé avec Cher à Las Vegas tout de suite après. Le metteur en scène de Cher, Barry Halpin, est devenu un grand ami et c'est avec lui qu'on a fait Katy Perry, Sade...»

Parmi les autres artistes avec qui Geodezik a collaboré, mentionnons Jay-Z et Kanye West pour leur tournée Watch The Throne, Lionel Richie qui s'apprête à partir en tournée, et les Black Keys. «Les Black Keys, c'est une collaboration avec Carl Lemieux, un artiste vidéo de Montréal. Comme il n'avait jamais fait de rock and roll, Carl nous a appelés et on a monté une équipe avec lui.»

Geodezik ne compte que 13 employés. «Ça devient un peu plus difficile à Montréal, l'industrie du jeu vidéo va chercher pas mal de monde, explique Goulet. Au début, c'était un avantage parce qu'il y avait beaucoup de monde formé, mais aujourd'hui c'est plus difficile. Toutefois, on a des collaborateurs un peu partout, et on travaille avec d'autres studios de Montréal. La moitié de notre chiffre d'affaires va à nos partenaires extérieurs.»

En tournée, ajoute Goulet, il ne s'agit pas seulement de créer du contenu vidéo, mais de comprendre comment l'ensemble du spectacle fonctionne: «Parfois, des artistes veulent faire des trucs 3D, mais ce n'est pas possible compte tenu de leur budget et de la durée de leur tournée. On leur donne une idée précise de ce qu'ils peuvent se permettre.»