Il y a exactement un an, le chanteur et compositeur Jean-Jacques Daran a dit adieu à la France pour s'installer pour de bon à Montréal. Depuis, tout le mondelui pose la question: pourquoi quitterun marché de 60 millions pour celui sixfois plus petit du Québec? Parce que, répond Daran, parfois le qualitatif estplus important que le quantitatif.

Nathalie Petrowski

En France, Jean-Jacques Daran avait tout pour être heureux: une belle maison au bord de la mer en Bretagne, équipée d'un super studio d'enregistrement, une carrière de scène en santé, un contrat de disque avec Sony Musique et un passe-temps d'auteur-compositeur auprès de grands noms du showbizz français comme Johnny Hallyday, Michel Sardou, Maurane ou Sylvie Vartan. La vie était belle, l'argent ne manquait pas et pourtant, Jean-Jacques Daran n'aimait pas le confort dans lequel il sentait qu'il s'enfonçait. «Le pire ennemi d'un créateur, c'est l'habitude qui finit par endormir tous tes sens et par t'empêcher d'évoluer, raconte Daran. J'étais mûr pour un changement, un gros changement.»

Daran m'a donné rendez-vous au café Art Java au coeur du Plateau là où, pendant un mois, à cause d'un serveur internet domestique déficient, il est venu se réfugier sur une banquette en cuir rouge sang et se brancher sur le réseau sans fil du café pour parler à sa grande fille de 21 ans et à ses amis restés en France. C'était en octobre 2010. Daran venait de faire le grand saut avec sa compagne et son fils de 12 ans. Il venait surtout de réaliser un vieux rêve qu'il caressait depuis des années. Mais le rêve d'évasion est une chose, la réalité de l'immigration en est une autre. Un an et quatre saisons plus tard, je lui lance par dessus la table deux mots: et alors?

«Alors, j'aurais dû le faire avant, répond-il avec un sourire entendu. Pourquoi? Pour un tas de bonnes raisons dont les Québécois ne se rendent pas toujours compte, mais qui font toute la différence.»

Je lui demande d'énumérer quelques-unes de ces raisons. Aucune hésitation dans la voix. Daran sait de quoi il parle. «Pour la liberté artistique qu'il y a ici. Pour le sourire des gens. Tous les jours, je savoure le plaisir de croiser des gens qui sont enthousiastes et qui sourient. Vous avez peut-être l'impression de traverser une période morose, mais allez en banlieue nord de Paris, vous allez voir ce que c'est que la vraie morosité, dure et désespérante. Quant aux problèmes qui font les manchettes comme la corruption dans la construction et tout le reste, ça existe partout dans le monde, y compris en France. La différence, c'est qu'ici au moins, on en parle.»

Dire que l'enthousiasme de Daran pour sa nouvelle vie est débordant est un euphémisme. Tout, absolument tout à Montréal, trouve grâce à ses yeux. Et pas parce qu'il met des lunettes roses chaque matin en se levant. «Parce que je savais exactement dans quoi je m'embarquais en choisissant de venir vivre à Montréal, explique-t-il. Trop de Français qui viennent s'établir ici confondent tourisme et immigration et font l'erreur de croire que les Québécois sont des Français qui vivent en Amérique alors qu'en réalité, les Québécois sont des Nord-Américains qui parlent français. C'est une nuance, mais elle est très importante. Pour être bien ici, il faut être familier avec la culture nord-américaine.»

La liberté retrouvée

Daran s'est installé en toute connaissance de cause au Québec notamment parce qu'il y était venu souvent et pour des séjours prolongés avec son groupe Daran et les chaises. Mais il y a plus qu'une question d'accoutumance dans son plaisir d'être ici. Le regard qu'il a sur la vie et les êtres humains y est pour beaucoup.

«Je crois qu'on n'est pas nécessairement bien dans l'endroit où l'on naît. Moi, je suis du Midi de la France et pourtant, j'ai toujours préféré les pays nordiques comme la Norvège ou l'Islande. Je me sens toujours mieux avec les gens qui se battent contre les éléments qu'avec ceux qui s'enfoncent dans la chaleur et l'humidité. C'est d'ailleurs pourquoi j'ai fini par m'installer en Bretagne avant de choisir le Québec où je me sentais bien, naturellement.»

Aux questions de températures et de tempéraments s'ajoutent des considérations d'ordre politique. «Pour moi, ça s'est joué à la présidentielle quand j'ai vu que, le soir de l'élection, les artistes qui entouraient Sarkozy étaient Mireille Mathieu, Enrico Macias et Doc Gynéco. Et puis, un président bling-bling à Rolex qui n'a que des raisonnements à court terme et qui démantèle lentement l'État, ça ne m'inspire rien de bon. À cause de l'exemple qu'il donne et du discours qu'il tient, Sarko a entraîné toute une société dans le même moule réducteur. Ici, je n'ai pas le sentiment que la politique pèse aussi lourd sur la vie des gens et ça me fait le plus grand bien.»

Musique et créativité

Montréal, pour Daran, c'est la liberté retrouvée, mais c'est surtout la musique et la créativité. «La France pour le moment, dit-il, ce n'est pas un pays artistiquement branché. Les chemins qui mènent à la musique, quand on commence dans le métier, n'existent plus. On dirait que tous les ponts ont été coupés. Quand, dans une ville, on ne peut pas entendre de la musique live pour le prix d'une bière, c'est qu'il n'y a pas d'avenir. À Paris, il n'y a plus de ces petits bars alors qu'ici, il y en a partout. Et puis, rendez-vous compte de la protection que le Québec offre à ses artistes. Ici, quand on est un artiste, tout semble possible. En France, j'étais toujours pris à écouter des gens qui ne connaissaient rien à la musique me dire quoi mettre sur mes disques. Me libérer d'eux m'a soulagé d'un grand poids.»

Daran ne regrette rien de la France qu'il a quittée, sauf la beauté de la côte atlantique, le bruit de la mer et l'odeur d'iode qui l'attendaient chaque matin. L'hiver québécois ne lui fait pas peur. Il a survécu au premier sans problème, mais il est déçu par les déneigeurs qui, selon lui... déneigent trop vite.

Depuis qu'il vit à Montréal, Daran n'est retourné en France qu'une fois pour le lancement du film Monsieur Papa dont il avait composé la musique. Il y est resté... 12 heures. Avant de revenir au plus vite dans son nouveau paradis.