Parmi tous les albums de musique du monde parus jusqu'à maintenant en 2008, le journaliste de La Presse Alain Brunet partage sa sélection des dix meilleurs parmi ceux qui se sont vus attribuer une cote d'au moins trois étoiles et demie.

Mis à jour le 5 nov. 2008
CYBERPRESSE

1- Introducing Spam Allstars, Spam Allstars

Sous l'impulsion du DJ Le Spam, né à Montréal selon son site internet, ce groupe de Miami lance un CD résumant trois autres Electrodomesticos, Contra los roboticos mutantes et Fuacata live! Et puisqu'une minorité infime de mélomanes connaît l'existence de cet excellent band, on vous suggère cette compilation: Introducing Spam Allstars. Ainsi, les cuivres, les percussions (batas, congas, bongos etc.), les voix et autres instruments «organiques» y accompagnent l'électro-hip hop de Spam. Ou peut-être le contraire: les machines et tables tournantes rafraîchissent cette approche afrocubaine des plus compétentes, balancée avec plaisir et humour. Voilà la rencontre d'excellents musiciens de jazz latin, de funk, de musique afrocubaine ou de rumba, avec la nouvelle donne musicale, traversée par les musiques de synthèse. L'équilibre entre musique latine, musique instrumentale et nouvelle musique de machines (échantillonneurs, tables tournantes, etc.) nous mène ainsi vers le nuevo latino, une avenue qui s'annonce fréquentée. (Alain Brunet)

À écouter: Ochimini

Spam Allstars

Introducing Spam Allstars

World Music Network

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2- Exil, Musa Dieng Kala

Il vient du Sénégal, a vécu au Saguenay et habite désormais Montréal. Il est cinéaste, chanteur, musicien. Et il pratique avec ferveur le soufisme, cette branche mystique et contemplative de l'islam. Pas de doute: Musa Dieng Kala est un cas à part sur la scène world québécoise. Cela se confirme à l'écoute de cet Exil au souffle puissant, qui exalte la foi et confine à la transe. Ancien collaborateur de Youssou N'Dour (pour qui il a réalisé quelques clips) Dieng Kala ne cache pas ses allégeances spirituelles. Il les revendique ouvertement - et intensément - avec d'hypnotisantes mélopées en wolof qui prônent la tolérance, l'amour et l'égalité entre les hommes. Musicalement, on se situe au carrefour des musiques arabes et africaines, indiennes et moyen-orientales. Les instruments sont variés (oud, kora, tablas, flûtes indiennes, violon turc), les orchestrations judicieuses et le métissage réussi. Bon. On se serait peut-être passés de ce «Québec est mon pays», qui vient clore l'album avec une tonne de bons sentiments fondants. Mais pour le reste, parlons d'un album convaincant, qui mérite résolument sa place dans le grand circuit des musiques du monde. (Jean-Christophe Laurence)

Musa Dieng Kala

Exil

XXI/Universal/Dep

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3- Nocturno, Bïa

Bïa faisait rêver et savait émouvoir, mais sans bouleverser pour autant notre vision de la musique brésilienne. Nocturno, lancé plus tôt cette semaine, c'est autre chose. S'éloignant des genres associés aux côtes du Brésil (samba, bossa nova), elle opte pour une forme plus proche du folk, enrichie de délicieuses orchestrations d'instruments à vent. D'où la singularité de l'univers nocturne qu'elle propose de traverser en sa compagnie. Clarinettes, basson, saxo, trombone et trompette ne font pas que décorer l'espace, ils illustrent, amplifient voire commentent les états d'âmes exprimés par la chanteuse. Leur beauté aérienne décuple notamment le soulagement provoqué par un plongeon dans la mer (Vento). La beauté de Nocturno tient à son souci du détail. À cette guitare qui contient sa rage dans Revolta. Aux jolis jeux vocaux de Sombres. À la fabuleuse complicité entre Bïa et Lhasa sur Los Hermanos, une chanson que les deux amies ont souvent chantée ensemble sur scène. Une fois qu'on a traversé cette nuit venteuse, on a le sentiment de découvrir une autre Bïa. Se réinventer sans se dénaturer, c'est un exploit. (Alexandre Vigneault)

À écouter: Vento

Bïa

Nocturno

Audiogram / Sélect

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4- Majâz, Le Trio Joubran

Fiers Palestiniens transplantés à Paris, les trois frères Joubran ne jouissent pas simplement de cette aura de l'artiste opprimé dont on aime applaudir la culture en Occident, un peu pour se donner bonne conscience. En fait, ces trois oudistes contribuent vraiment à faire évoluer la musique arabe moderne pour petits ensembles. D'abord et avant tout parce qu'ils ont mis au point un langage à trois ouds - ce qui n'est pas courant. Secundo, parce qu'ils tiennent compte à la fois de la tradition musicale palestinienne (marquée par la musique classique ottomane) et des enjeux de la musique instrumentale d'aujourd'hui. Ainsi, il y a le plaisir de s'immerger dans une musique arabe de grande qualité mais vient aussi cette impression d'investir d'autres territoires sonores que ceux des territoires occupés, particulièrement le jazz ou le flamenco modernes. Jeunes, élégants, fougueux et virtuoses (particulièrement Samir et Wissam), les frères Joubran confèrent ainsi une saveur très actuelle à leurs propositions originales, d'autant plus qu'elles sont souvent dynamisées par l'excellent percussionniste Yousef Hbeisch.

À écouter : Masâr

Le Trio Joubran

Majâz

Randana / Fusion 3

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5- The Very Best of Ethiopiques, Artistes variés

Redécouverte grâce à la monumentale série «Éthiopiques» (24 volumes à ce jour!), la musique éthiopienne est sans doute la plus belle surprise venue d'Afrique au cours des dernières années. Loin des guerres, des famines et des images de pauvreté entretenues par les médias, cette magistrale collection sur l'âge d'or de la pop éthiopienne (1960-1978) nous a fait découvrir un groove contagieux, inspiré par la musique arabe, les rythmes est-africains et le soul/funk américain. Ce mélange unique - et hypnotique - semble avoir séduit les oreilles occidentales puisque des gens comme Elvis Costello, Robert Plant, Tom Waits ou le cinéaste Jim Jarmush (b.o. de Broken Flowers) le citent désormais parmi leurs sources d'inspiration, tout comme le rappeur Common et le compositeur anglais David Holmes (b.o. de Ocean 13), qui ont allègrement pigé dans cet affolant catalogue. Bonne nouvelle: une maison anglaise vient de réunir en un volume (deux CD) le meilleur des Éthiopiques, y compris trois titres de l'incontournable Mahmoud Ahmed. Le survol est rondement mené (deux heures, 28 titres) et bien sûr limité, mais pour explorer ce territoire fascinant, on n'aurait pu rêver d'une meilleure introduction. (Jean-Christophe Laurence)

A écouter : Erè Mèla Mèla de Mahmoud Ahmed

Artistes variés

The Very Best of Ethiopiques

(Union Square/Manteca/Fusion3)

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6- Live at the Glenn Gould Studio, Harry Manx

Harry Manx a bâti un improbable pont entre le blues acoustique et la musique indienne, principalement en faisant usage d'une guitare munie de cordes de résonance sympathiques. Ce son unique, il l'a patiemment peaufiné au fil d'une discographie d'une qualité remarquable et, chose rare, soutenue. Pour ce live au Glenn Gould Studio de Toronto, ce bluesman inspiré s'est entouré de cinq amis musiciens dont une chanteuse et un joueur de tablas indiens. On ne l'a jamais entendu entouré d'une telle formation à Montréal, où il s'est surtout produit en tandem avec l'harmoniciste Steve Mariner, aussi présent sur ce nouvel enregistrement. Que dire sinon ce qu'on retrouve sur ce disque toutes les qualités déjà observées et appréciées chez Harry Manx: son chant intérieur envoûtant et son jeu mesuré d'une justesse imparable. On goûte avec encore plus de plaisir les épices indiennes, notamment ces tablas qui courent discrètement, sans bousculer la lenteur caractéristique de Harry Manx, et les harmonies vocales de Samidha Joglekar dans une relecture épatante de Voodoo Child de Hendrix. (Alexandre Vigneault)

Harry Manx

Live at the Glenn Gould Studio

Dog My Cat / Fusion 3

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7- Un Dia, Juana Molina

Cinquième album de la comédienne-musicienne originaire d'Argentine Juana Molina, qui a le don de transformer chacune de ses compositions en objet de contemplation. Cette fois cependant, Un Dia décolle rapidement, en comparaison des formes rêvasseuses qui caractérisaient ses douces chansons. Sa voix particulière nous accueille dès les premières secondes, puis se glisse un rythme entêtant, inouï auparavant dans son oeuvre. Ses arrangements folk électroniques semblent moins faits de dentelle; cette fois, la rythmique, soutenue mais étouffée, s'impose de manière évidente sur les huit chansons. Distillées en de longs grooves suavement construits autour de légères percussions et de la superposition des pistes vocales, ces nouvelles compositions exposent une artiste prête à prendre des risques sur le plan des structures, tout en approfondissant sa recherche aux plans des sonorités, des textures sonores, de la prise de son. Toujours aussi personnelle, l'artiste, qui fait à peu près tout sur ce disque (hormis quelques pistes de guitares), surprend en injectant du tonus à sa musique. (Philippe Renaud)

À écouter: Vive Solo

Juana Molina

Un Dia

Domino/Outside

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8- Gracias, Omara Portuondo


Avec une version espagnole de J'ai vu (chanson bilan de feu Henri Salvador) servie en guise d'introduction, ce Gracias est une très belle façon de commémorer 60 ans de carrière en nous remerciant. La survivante du Buena Vista Social Club aura 78 ans à la fin du mois, la dame est encore belle et habitée, l'érosion de son grand âge ne nuit visiblement pas à son organe vocal. Ainsi donc, on lui a accordé un gros budget de production pour ce Gracias, un album qui s'inscrit parmi les grandes réalisations de pop classique de Cuba ou d'Amérique latine en général. On y obseve le jeu de cordes fastes et bien tissées pour la moquette, d'accompagnateurs de haut niveau (Roberto Fonseca au piano, Avishai Cohen à la contrebasse, Trilok Gurtu aux percussions, le doué réalisateur Swami Jr à la guitare classique, etc.), sans compter moult pointures pour les invitations spéciales (Chico Buarque en personne pour l'interprétation cubano-brésilienne d'O que serà, Richard Bona pour Drume Negrita, Pablo Milanes pour Amame como soy, Cachaito Lopez et Chucho Valdés pour Nuestro gran amor). Difficile de se tromper avec une telle brochette! (Alain Brunet)

À écouter: Amame como soy

Omara Portuondo

Gracias

World Village

***1/2


9- Mujer de Cabaret, Puerto Plata

Le chanteur et guitariste Jose Manuel Cobles, surnommé Puerto Plata, est né en République dominicaine il y a 83 ans. Et c'est à 83 ans qu'il lance son tout premier album, où se mêlent le merengue, le son, la ranchera, la bachata, la gauracha, le bolero. Qu'importe que vous soyez ou non capable de distinguer ces divers styles nés de la fusion afro-hispanique; ce qui compte, c'est le plaisir fou et la sensualité délicate qui se dégagent de cet album. Enregistré en spectacle le temps de deux séances - chacune avec l'aide d'un groupe de musiciens différent, dirigé respectivement par les excellents guitaristes Edilio Paredes et Frank Mendez - c'est certainement un des disques les plus agréables, les plus intègres et les plus authentiques qui soient - y compris les propres compositions de Puerto Plata. Est-ce de la force de Buena Vista Social Club? Presque. Il y manque la touche magistrale de Ry Cooder, qui avait brillamment réalisé l'album des papis cubains. Reconnaissons tout de même au papi dominicain qu'il s'est vraiment très, très bien débrouillé pour son tout premier album! (Marie-Christine Blais)

À écouter: Mujer de Cabaret

Puerto Plata

Mujer de Cabaret

IASO/Awesome

*** 1/2


10- Ki Dit Mié, Magic System

À peu près inconnu ici - hors de la communauté africaine, bien entendu! -, le quatuor ivoirien Magic System est pourtant très populaire en France. Porte étendard du style zouglou, puis du coupé décalé (deux styles de danse fort populaires dans l'Afrique de l'Ouest), le groupe a accédé aux palmarès français lorsque le DJ Bob Sinclar s'est attaqué au single Premier Gaou - et vlan! 300 000 albums qui s'envolent. Cinq ans après ce succès, Magic System revient en force avec Ki Dit Mié, un album qui capitalise autant sur la pop africaine que sur la dance-pop européenne. Le groupe s'égare un peu lorsqu'il calque trop la nouvelle pop - Africa, un des titres les plus engagés du disque, vole une ligne de synthé à Justin Timberlake - mais réjouit sur cette majorité de chansons qui nous rapprochent des clubs d'Abidjan: Saint Valentin, Louanges, l'excellente Taper Dos...(Philippe Renaud, collaboration spéciale)

À écouter : Extrait de Zouglou Dance, sur www.magic-system.fr

Magic System

Ki Dit Mié

Capitol/EMI/Fusion III

*** 1/2