Décembre 2021. Dans la petite loge du Terminal Comédie Club, quelques heures avant la troisième représentation de son nouveau spectacle, Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques papillonne d’un sujet à l’autre comme une sorte de dictionnaire des noms propres dont on feuilletterait frénétiquement les pages.

Publié le 25 mars
Dominic Tardif
Dominic Tardif La Presse

En 40 minutes d’entrevue, l’humoriste le mieux sapé de sa communauté évoque le philosophe des sciences Étienne Klein, le romancier Michel Houellebecq, qu’il a lu pendant la pandémie (« un jeu dangereux si tu veux continuer d’avoir espoir en l’humanité »), le rappeur OrelSan, Albert Camus (qu’il cite aussi fréquemment que Boucar Diouf, son grand-père) et l’acteur Michael Fassbender. « Est-ce que je t’ai déjà raconté l’anecdote sur Fassbender ? », demande-t-il à son ami auteur, Thomas Levac, qui sirote un rhum-coca. Réponse : « Ça se peut, mais je l’ai probablement oubliée. »

Résumons : la cohorte de Michael Fassbender au Drama Centre London ne comptait, semble-t-il, que trois gars : Fassbender, Tom Hardy (!) et… un autre pauvre bougre, dont personne ne se souvient, parce qu’il se trouvait constamment dans l’ombre de… Michael Fassbender et de Tom Hardy ! Pourquoi Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques raconte-t-il ceci ? Parce qu’il s’est souvent senti, confie-t-il, comme le numéro trois d’un groupe comprenant Michael Fassbender et Tom Hardy.

C’est pour cette raison que j’ai toujours eu une grande anxiété par rapport au milieu de l’humour. Je n’ai jamais été le plus cool de toute ma vie et là, je me ramasse dans un milieu avec des gens qui sont 700 fois plus cool que moi.

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques

Musset du XXIsiècle

Voilà le cœur de Kate, son deuxième spectacle solo, dont il a récemment repris les représentations. Kate comme dans Kate Moss. Parce que la top modèle britannique a su mettre à sa main le monde du mannequinat en refusant d’être autre chose qu’entièrement elle-même. Parce qu’elle incarne la fine fleur du cool, « cette monnaie d’échange qui oriente beaucoup de choses dans nos vies », mais qui semble pourtant si difficile à définir, explique Philippe-Audrey.

Fidèle à sa pensée ne connaissant aucun répit, le trentenaire songe déjà à troquer ce titre pour un autre : Enfant du siècle, comme dans La confession d’un enfant du siècle (1836) d’Alfred de Musset. Un titre forcément ironique, comme un clin d’œil à sa propre réputation de dandy en porte-à-faux avec son époque, pas du tout en phase avec son siècle. Clin d’œil aussi à la position d’éternel deuxième de de Musset lui-même, « une des écritures les plus sous-estimées de la langue romantique, même si elle n’a pas la finesse de celle de Victor Hugo ».

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques

« Dans ma tête, je me vois encore comme un outsider », dit le comédien de formation, à qui on réplique que son travail comique a fait de nombreux adeptes parmi ceux qui ne trouvent pas leur compte chez ses collègues, souvent plus au ras des pâquerettes. « Quand j’ai commencé, je détonnais dans les soirées d’humour. Imagine-moi arriver dans un bar de Cap-de-la-Madeleine en complet trois-pièces ! C’est facile de se formater dans cet environnement-là. Tu tombes dans un instinct de survie, parce que tu veux être réinvité. » Résister à ce formatage, comprend-on, n’aura pas été sans angoisse.

C’est peu à peu, au prix de longues heures d’introspection, que l’humoriste aura fait sienne l’idée phare de son deuxième solo : tout ce qu’on essaie de cacher nous élève. Non, il n’aura jamais la même aisance que certains de ses anciens camarades de l’École nationale de l’humour. Non, il ne sera jamais un poète maudit, « son rêve ». Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques demeurera un intello chez les humoristes et un bouffon chez les intellos. À l’instar de Kate Moss ou d’Alfred de Musset, c’est cette singularité qui est le creuset de sa richesse.

Musset ne fait pas de compromis par rapport à sa sensibilité. Il expose tout : son désespoir, ses excès amoureux et émotionnels. Il exprime complètement qui il est à travers ses livres et, en ce sens, c’est un modèle. Il y a chez lui une dichotomie perpétuelle entre le sublime et l’atroce et tout mon rapport à l’existence est là.

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques

Être à la hauteur

Diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal en 2010, puis de l’École nationale de l’humour en 2014, fils de deux profs de littérature et d’histoire de l’art, Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques est révélé en 2015 grâce à la série Like-moi. « C’était ma première année post-école et forcément, mes prestations humoristiques n’étaient pas à la hauteur du génie comique de Marc Brunet », se souvient-il avec cette implacable autodérision dans laquelle il se réfugie sans cesse.

Mais en 2017, avec son premier spectacle, Hélas, ce n’est qu’un spectacle d’humour, le jeune homme rameutait, à son grand étonnement, un public enthousiaste. La photo ornant l’affiche, sur laquelle il jouait à Nelligan, aura sans doute agi comme un appel du pied pour tous ceux qui avaient cessé d’espérer un humoriste différent. « Le premier soir, j’ai réalisé que ce n’était pas le public naturel de Zoofest, que ce n’était pas forcément des gens qui venaient régulièrement voir de l’humour et j’ai compris qu’il y avait des gens pour m’écouter, que c’était à moi d’être à la hauteur. »

Il ne craint donc plus de parsemer ses numéros de références littéraires pointues, comme d’autres les ponctuent de jurons. « C’est probablement un des aspects du spectacle qui me ressemblent le plus », pense celui qui évoque ses maîtres avec une joie telle, dans la vie comme sur scène, qu’il serait malhonnête d’assimiler cette jolie manie à autre chose qu’un désir de faire partager sa joie.

« J’essaie toujours, de toute façon, de me mettre dans une position d’infériorité, malgré le prestige des références. » Si bien que Philippe-Audrey a moins l’air de celui qui sermonnerait un auditoire parce qu’il ne connaît pas Blaise Pascal que de celui qui sait qu’il gagnerait peut-être à s’affranchir de la pensée des autres.

Ne pas se camoufler, embrasser la totalité de qui l’on est. Inévitablement, on y revient. « Ce qui me fait le plus peur, c’est de faire de mauvais choix, d’écouter mon ego en participant à des émissions qui me dénatureraient. C’est là que j’aurais peur de perdre les gens, plus qu’en citant Blaise Pascal. Tout ce que j’ai essayé de cacher dans ma vie, c’est ce qui fait ma différence. Il faut que je me rende à l’évidence : je lis Montaigne et je fais des blagues de Beach Club. Maintenant, je le sais : ce qui est le plus cool, c’est d’être soi-même. »

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques reprend la tournée le 29 mars au Petit Champlain de Québec.

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