Cathy Gauthier a repris depuis quelques mois le rodage de son quatrième spectacle solo, Classique, qui sera notamment présenté le 18 octobre à l’Olympia de Montréal. Un one woman show qui traite de sujets connexes à sa maternité à 40 ans (post-partum, famille, sexualité, etc.). Discussion sur la liberté d’expression, alors que la décision de la Cour suprême dans l’affaire Mike Ward devrait bientôt être rendue.

Marc Cassivi
Marc Cassivi La Presse

Marc Cassivi : Je voulais te parler du métier. Il y a le nouveau spectacle de Dave Chappelle cette semaine sur Netflix qui a suscité de nouvelles discussions sur la liberté d’expression des humoristes : jusqu’où peut-on aller dans l’humour grinçant ? Est-ce qu’aujourd’hui, on a trop peur de la réaction des gens ?

Cathy Gauthier : Chappelle, je ne l’ai pas vu, donc je ne pourrais pas t’en parler. Mais pour ce qui est de la liberté d’expression, je pense que tout se dit, tant que ce n’est pas une incitation à la haine. Après, est-ce que c’est drôle ou pas ? Si on réfère au gag de Mike Ward concernant Jérémy Gabriel, je pense qu’il a le droit de dire ce qu’il a dit ; après, c’est au public de décider s’il trouve ça drôle. Je ne pense pas que ce sont nous, les humoristes, qui décidons ce qui marche ou pas. C’est vraiment le public. Je suis en rodage présentement, j’essaie des choses. Mon but, ce n’est pas de faire un froid, c’est que les gens rient. Mais c’est sûr que des fois, un gag sorti de son contexte comme celui du petit Jérémy, ça peut faire des vagues. La liberté d’expression, c’est une chose. Le bon goût, c’en est une autre. Il faut juste faire la part des choses. Il n’y a rien qui t’empêche de dire ce que tu veux, pourvu que tu trouves un public.

M. C. : Selon moi, ce n’est pas tant une question de bon ou de mauvais goût que de limites à la liberté d’expression imposées par la loi. Comme tu le dis, il y a l’incitation à la haine, la propagande haineuse, mais il y en a d’autres, comme le droit à la dignité. J’ai l’impression que Mike Ward estime qu’il n’y a pas de limites à sa liberté d’expression.

C. G. : Moi, évidemment, je ne suis pas là pour choquer par la voie de mon humour. Je ne suis peut-être pas grand public, parce que je parle beaucoup de sexe dans mon spectacle, qui s’adresse à un public averti. Ce n’est pas la place pour un enfant, un spectacle de Cathy Gauthier. Mike, c’est son choix et ses affaires d’aller là, s’il le veut. C’est sûr que depuis que j’ai un enfant, je trouve ça moins drôle. [Rires] Ça dépend où tu te situes là-dedans. Si j’étais la mère de Jérémy, c’est sûr que j’aurais sûrement fait les mêmes démarches. Je n’aurais pas voulu qu’on fasse ce genre de blague sur mon enfant, c’est évident. C’est tout un débat et ce n’est pas moi qui vais trancher ; c’est la Cour suprême ! Pour dire à quel point c’est un sujet délicat et épineux. C’est vraiment une patate chaude. Je comprends les humoristes qui ne se sont pas prononcés là-dessus, parce qu’évidemment, si tu prends pour Mike, tu peux aussi te mettre un public à dos.

M. C. : Le public en laisse moins passer, de façon générale…

C. G. : C’est sûr que, maintenant, on a un public beaucoup plus à l’affût de ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, par l’entremise des réseaux sociaux. C’est sûr que si tu fais quelque chose qui passe mal, tu en entends parler. C’est plus dangereux ou risqué de faire ce style d’humour. Mais ce n’est pas parce que tu es offusqué que ce n’est pas acceptable. Si l’on se fie à la sensibilité de chacun, on va tous rester chez nous ! Dans le spectacle que je suis en train d’écrire et que je rode, j’ai décidé de ne pas me censurer, mais en même temps, je n’attaque personne. Je parle de moi. C’est vraiment beaucoup dans l’autodérision, donc c’est plus facile d’aller plus loin. La limite, c’est au public de la mettre et de trancher.

M. C. : Est-ce qu’il le fait ?

C. G. : Oui. Je voulais écrire un numéro sur les CHSLD, sur ce qui s’est passé durant la pandémie avec les personnes âgées, et ça n’a pas passé du tout. J’ai rebroussé chemin. Même toute seule sur scène en commençant mon numéro, je me suis rendu compte que je m’enfonçais. J’ai vraiment « choké », en bon québécois. J’ai abandonné en plein milieu et je suis allée ailleurs. Même si j’essayais de dénoncer des choses. C’est quelque chose qui a vraiment traumatisé les Québécois.

M. C. : C’est trop tôt pour en rire ?

C. G. : Je pense qu’il est trop tôt et que c’est trop fragile. Ça nous a trop fait mal. Ça nous a anéantis, ce qui s’est passé dans les CHSLD. Il y a des gens dans la salle qui connaissent sûrement quelqu’un de près ou de loin qui a vécu ça. Il n’y a aucun sujet qui me fait peur en ce moment, sauf celui-là. Et pourtant, c’était pour défendre les personnes âgées.

M. C. : Comme tu le disais plus tôt, c’est plus facile de bien prendre une blague et de ne pas en être vexé quand ça ne nous touche pas directement. Ceux qui disent qu’il n’y a rien là que Dave Chappelle fasse des jokes sur les trans, qu’il faut arrêter de s’indigner pour rien, sont les premiers à grimper dans les rideaux quand Sugar Sammy fait une joke sur les francophones. C’est de l’indignation à géométrie variable.

C. G. : Sugar Sammy, c’est ça, son style ! C’est de l’ironie. Il fait exprès. Il veut mettre le feu aux poudres. Quand les gens s’enflamment, il est content. C’est drôle de voir ceux qui mordent. C’est comme agacer un enfant. C’est l’un de mes humoristes préférés.

M. C. : Après, il y a toute la question du punch down, comme disent les humoristes. Se moquer des gens qui sont plus vulnérables que soi. Est-ce qu’il faut éviter de le faire, à ton avis ?

C. G. : C’est plus héroïque de s’attaquer à quelqu’un qui est capable de se défendre. Dans la prémisse de son spectacle, Mike disait qu’il défendait Jérémy. De toute façon, on ne parlera pas juste de ça ! Mais quand tu es parent, ça vient avec de l’empathie envers les autres parents et tous les enfants. Quand tu n’as pas d’enfant, tu as moins d’arrière-pensées et tu y vas pour le gros gag.

M. C. : En écrivant ton spectacle, tu réfléchis à ce qui pourrait heurter les gens ou tu écris ce que tu penses être drôle et tu t’ajustes à leur réaction ? C’est le rire qui te guide ?

C. G. : Oui, exactement. Évidemment, il y a des affaires que je ne dirais pas parce que je sais que ça ferait de la peine à ma mère ou à quelqu’un de mon entourage. Des fois, tu as de super bons flashs ou de super bons gags, mais ça ne passe pas pour ça. Je me pose souvent la question : « Est-ce que ma mère va comprendre et est-ce que ma mère va rire ? » C’est pas mal elle, ma cible.

M. C. : Ta mère est capable d’en prendre, donc ?

C. G. : Oui, et pas juste pour une femme de 88 ans ! Je dis ma mère parce que c’est elle qui m’a élevée, même si c’est ma grand-mère. Ça devient bien mêlant, cette histoire-là ! [Rires] Mon humour vient beaucoup d’elle. Elle est ma plus grande fan. Si je dis des choses qu’elle n’aime pas, elle me le fait comprendre sans nécessairement me le dire. Si je suis en entrevue, par exemple avec Marie-Claude Barrette, et qu’elle n’aime pas mon propos, elle va me dire que j’avais une belle blouse ! [Rires]

M. C. : Donc, elle n’a pas aimé que tu parles des règles de la COVID-19 dans les salles de spectacle à TVA… Les derniers assouplissements tombent bien pour ton spectacle, non ?

C. G. : Les salles peuvent être pleines, mais les gens doivent garder le masque en tout temps. Je trouve ça un peu dommage. J’aurais sincèrement préféré que les jauges demeurent à 250 personnes et que les gens puissent enlever leur masque. De toute façon, les salles ne sont pas vraiment plus pleines. Il y a des gens qui n’ont pas envie d’aller voir un spectacle d’humour avec un masque et d’avoir l’impression de s’étouffer en riant. Beaucoup ont demandé d’être remboursés justement parce que ça ne les intéressait pas. C’est comme pour le passeport vaccinal. J’entends des diffuseurs me dire partout où je vais que beaucoup de gens ont demandé des remboursements, même s’ils étaient doublement vaccinés, pour protester contre cette mesure. On ne peut jamais plaire à tout le monde, mais moi, honnêtement, je préférerais des salles à 250 personnes sans masques. C’est comme ça que mes salles ont été configurées. Ça ne se change pas facilement, du jour au lendemain. Je ferai une vraie première quand on va pouvoir être au maximum de la capacité, sans masques, pour que le party pogne pour vrai !