L’humoriste de la relève Charles Pellerin est l’un des rares artistes à se lancer corps et âme, en solo, dans l’aventure internet, ou plutôt dans l’internet aventure, spectacle d’une heure entièrement écrit et conçu pour la plateforme Zoom. Entrevue avec celui qui a préféré prendre le bourdon de pèlerin plutôt que d’attendre passivement la piqûre, au bout du chemin.

Publié le 22 janv. 2021
Charles-Éric Blais-Poulin
Charles-Éric Blais-Poulin La Presse

Dans la salle virtuelle : 25 salons et un peu plus de spectateurs. Au bout d’un décompte musical, à 20 h tapant, Charles Pellerin apparaît devant des panneaux de couleur vive. Un peu d’interaction avec le public, puis le voilà qui décolle : colonisation de Mars, voitures autonomes, intelligence artificielle.

« Pendant la pandémie, je trouvais ça difficile d’écrire, explique l’humoriste au téléphone. Le concept l’internet aventure a tout dirigé, de A à Z. Ce sont toutes des blagues que je n’avais jamais faites. D’habitude, c’est un peu le cheminement inverse. J’écris des numéros de 3-4 minutes et je fais le montage après. »

Quelle époque formidable pour vivre une pandémie, rigole-t-il à moitié en début de spectacle. La preuve ? Uber Eats accepte de faire ce que même notre meilleur ami refuserait à tout coup, surtout pour seulement 5 $ : livrer un couscous aux légumes au beau milieu de la nuit. Et en haut des escaliers, SVP.

Charles Pellerin n’a pas hésité, dans le passé, à aborder le mouvement #metoo et la porno féministe. Il décortique cette fois l’avenir avec une apparente légèreté.

Que ce soit #metoo, de choisir qui on va envoyer sur Mars ou quelle personne une voiture autonome va sauver, pour moi, ça revient toujours à l’éthique. Je trouve ça intéressant de réfléchir sur ce qui s’en vient, sur les enjeux qu’on va vivre.

Charles Pellerin

Capables de mieux

Le demi-finaliste de la deuxième saison de Roast Battle : le grand duel (Z Télé) égratigne au passage, avec ce sourire baveux qui désarme. Même Laurent Duvernay-Tardif, auquel tous les spéléologues du monde cherchent encore des défauts, passe dans le tordeur.

« Ce qu’il fait, je pense qu’il y a plus de gens qui seraient capables de le faire, rigole le diplômé de l’École nationale de l’humour. Je ne parle pas nécessairement de mélanger le sport et l’intellect, mais beaucoup de gens ont les capacités pour faire plus que ce qu’ils font. C’est ça qui fait mal avec Laurent : de voir quelqu’un utiliser son plein potentiel. »

Tous coupables : combien de fois des exutoires numériques comme Facebook et Netflix gagnent contre les romans et les essais qui s’empilent ?

Dans l’internet aventure, la forme épouse le fond : réfléchir aux technologies… par l’intermédiaire des technologies. Un ami réalisateur, Olivier Aubé, a guidé l’humoriste dans l’achat de caméras professionnelles et dans la conception d’un studio. Au gré des gags, l’image renvoie deux angles de vue. Des effets de zoom et de transition renforcent l’effet comique.

Je pense que la plupart de mes collègues ont vu la diffusion web comme quelque chose de très temporaire, mais on est encore là-dedans pour plusieurs mois. Et rien ne dit qu’on n’y retournera pas dans les années futures. Je me suis dit : “Je vais plonger complètement.’’

Charles Pellerin

Dans un milieu qui valorise la « simplicité pure », l’humoriste de 25 ans dit s’être ouvert les yeux à « tellement de possibilités créatives » offertes par les images, les vidéos, la musique. « J’ai toujours aimé ce que Robert Lepage faisait avec l’intégration de la technologie. C’est cool de pouvoir explorer ce terrain-là. »

Devant leur webcam, les spectateurs rigolent et hochent la tête en guise d’approbation, mais la rétroaction ne sera jamais celle des salles, avec ses tapements de cuisse et ses rires à l’unisson. Une bonne leçon d’humilité, note Charles Pellerin, qui a connu l’enivrement des foules lors des premières parties de Jay du Temple, dont l’une au Centre Bell devant 10 000 rates volontaires, tout juste avant l’arrivée du virus.

« On est vraiment habitués à des réactions généreuses, et là, ça nous force à nous concentrer sur : est-ce que c’est une blague que j’aime réellement ou une blague que les gens aiment ? Est-ce que c’est vraiment bon, ou c’est purement une question d’effet et d’énergie ? Ça rend le processus un peu plus pur, dans le sens où ça vient de moi et que ça ne sera pas complètement altéré par la réaction des gens. »

Se fier à l’instinct

Pendant tout le mois de janvier, le spectacle est présenté en rodage à coup de 25 billets, écoulés au coût dérisoire de 5 $. Les numéros seront peaufinés et agrémentés de capsules vidéo, puis présentés à plus de gens dans une version définitive à partir de la mi-février. La méthode essai-erreur, dans un monde virtuel, demande plus d’acuité, observe Charles Pellerin.

« C’est plus tough de dire : "Cette joke-là marche vraiment.’’ Il faut que je me fie un peu plus au corps des gens, à la façon dont ils bougent, aux réactions que je perçois, aux commentaires après le spectacle. J’essaie de me fier à mes instincts. Le rodage sert moins à aller valider chez les gens qu’à mettre de l’huile dans le moteur. »

À la toute fin du spectacle, tous semblent avoir passé un moment fort agréable, mais le malaise est palpable. Un silence envahit la salle virtuelle. Charles Pellerin le soulève et en rit.

« On est habitués aux applaudissements, mais Zoom prend toujours le son d’une personne et le met de l’avant, dit-il après coup. Peu importe le nombre de personnes qui applaudissent, ça feele comme la fin d’une pièce de théâtre pour enfants. Les parents ont juste hâte d’aller préparer le souper. »

D’aller préparer le souper ou de se faire livrer un couscous royal sur Uber Eats. En haut de l’escalier, SVP. Quelle époque formidable pour vivre une pandémie.

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