« Gerry Boulet m’a sauvé la vie ! » me raconte Adib Alkhalidey, en marchant vers le bien-nommé Champ des possibles, dans le quartier Mile End de Montréal. L’humoriste québécois était un jeune adulte lorsqu’il est entré par hasard dans un bar « un peu louche », pour jouer au billard. Clientèle plus âgée de motards musclés aux bras tatoués…

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

« J’étais le seul immigrant dans la place ! dit-il en riant. Tout le monde me regardait et semblait se demander ce que je faisais là. Je chante comme un coyote s’est mis à jouer. Je connaissais les paroles par cœur. J’ai senti que ça m’a donné un passeport pour rester là à jouer au billard avec les motards. Alors oui, dans ma tête, Gerry m’a sauvé la vie ! »

Pendant son enfance, ce sont surtout les grandes voix égyptiennes d’Oum Kalthoum et d’Abdel Halim Hafez qui résonnaient dans le domicile familial. La première chanson québécoise dont il a gardé un souvenir prégnant, dit-il, c’est Sèche tes pleurs de Daniel Bélanger, qu’il a entendue à la radio, dans un taxi, à l’âge de 4 ou 5 ans, et qui l’habite toujours. « C’est ça, l’art ! Il nous choisit, peu importe la couleur de notre peau, peu importe d’où on vient et à quoi on croit. Il y a quelque chose qui résonne dans le cœur. »

Chaque fois que je rencontre Adib Alkhalidey, la discussion pourrait s’éterniser. On connaît l’humoriste au sens comique hors du commun, dont le rodage du nouveau spectacle a été repoussé par la pandémie (il réalise des capsules web « en direct de la forêt » entre-temps). On connaît le comédien de Like-moi ! et du plus récent film de Xavier Dolan, Matthias et Maxime. Ou encore le coréalisateur du film sociofinancé Mon ami Walid, qui prépare avec son ami Julien Lacroix un nouveau long métrage, de manière plus conventionnelle. On connaît moins l’humaniste en perpétuelle réflexion, vieille âme éloquente au regard plein d’acuité. Adib Alkhalidey me rappelle en ce sens un jeune Dany Laferrière.

En voyant son excellent numéro pour Netflix, l’an dernier, je me suis dit qu’il était mûr pour une percée en France. Les offres ont d’ailleurs été nombreuses et concrètes, outre-Atlantique, depuis deux ans. Alkhalidey résiste pour l’instant à l’appel des sirènes parisiennes, même si son public est à 80 % français (pour une raison qui lui échappe) sur les réseaux sociaux.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Adib Alkhalidey

« Le Québec, c’est génial, dit-il. Pour moi, qui ai voyagé beaucoup, c’est le meilleur endroit au monde pour vivre. Le seul défaut, c’est l’hiver. Les gens ne réalisent pas, parce qu’ils le tiennent pour acquis, que le filet social est extraordinaire et exceptionnel ici. J’aime ce pays. »

Je lui parle d’un lecteur qui, en route vers notre rendez-vous devant un café de l’avenue Bernard, m’a abordé pour me reprocher l’utilisation de l’expression « immigrants de deuxième génération » dans une récente chronique. « Je pense que les immigrants portent en eux un bagage qui leur est propre et que mes enfants ne porteront pas, j’espère. Les émotions reliées à l’immigration sont complexes. »

L’artiste de 32 ans revendique depuis peu ce statut d’immigrant, lui qui est arrivé au Québec à 8 mois, via Buffalo, où ses parents se sont installés très brièvement, et son Maroc natal, où il vivait sans statut, apatride, puisque son père, un dissident irakien, n’avait pu obtenir un statut de réfugié politique.

Depuis que j’ai accepté que je suis un immigrant, je suis libéré. J’ai arrêté d’essayer d’être quelque chose que je ne suis pas. Quand j’ai commencé ma carrière, je ne voulais tellement pas qu’on me dise que j’étais l’Arabe ou l’immigrant. Ça m’avait coûté trop cher dans ma vie d’être cette personne-là.

Adib Alkhalidey

« J’ai essayé de me créer une identité à l’extérieur de ça, poursuit-il. Avec le temps, j’ai compris que j’avais tort. J’aime l’idée que chaque être humain naît avec son lot d’épreuves. C’est universel. Même si je sais par exemple, parce que c’est statistiquement démontré, que les homosexuels ou les Noirs auront à vivre plus d’épreuves. »

Lui aussi a été victime de profilage racial de la part du Service de police de la Ville de Montréal. Il me raconte la fois où, adolescent, il a été arrêté par des policiers parce qu’il buvait de la bière avec des amis, près d’un parc. Il était le seul Arabe d’un groupe de Blancs, et il fut le seul à être menotté. « C’est seulement avec le temps que j’ai réalisé à quel point ce n’était pas correct ! »

Il aime son rôle de « pont entre deux rives ». De passeur, d’entremetteur, qui crée des liens entre les gens. C’est un talent qu’il cultive depuis l’enfance, selon sa mère. « Nos parents ne sont pas outillés pour nous expliquer comment gérer le vide identitaire, dit-il à propos des jeunes immigrants. Leur solution, c’est de nous dire : t’es canadien ! OK, je suis canadien ! Mais tu te rends vite compte que ça vexe des Québécois. OK, je suis québécois ! Alors tu te fais arrêter par la police et tu leur dis : je suis québécois ! “Non ! T’es arabe !” Je lis des intellectuels qui se penchent sur le racisme, et c’est super intéressant. Mais parfois, j’ai l’impression que tant que tu ne l’as pas vécu à répétition – pas une fois ou deux, mais à répétition –, l’ambiguïté qui est liée à ces événements-là, tu ne peux pas vraiment la comprendre. »

Longtemps, il a préféré éluder le sujet. Plus maintenant. « Si tu dis à quelqu’un que tu as vécu du racisme, il y a 80 % de chances qu’il te demande : “As-tu des preuves ? Es-tu sûr ? C’est grave de dire ça !” Avec le temps, tu ne veux tellement pas être la personne qui utilise ce mot, qui crée une commotion dans ton entourage, qui t’éloigne des gens, que tu arrêtes toi-même de l’utiliser. Tu t’effaces tranquillement, juste pour appartenir à un groupe. En vieillissant, on est plus à l’aise avec la solitude, alors on dit ce qu’on a à dire ! » dit-il en riant, avant de commander un espresso au Café Olimpico, rue Saint-Viateur.

Il me parle du sentiment d’appartenance, alors que nous arpentons les rues métissées du Mile End. « Appartenir, c’est un besoin primaire. Comme être vêtu, manger. Si tu n’appartiens pas à quelque chose, tu as un vide. Et ta vie sera différente. C’est quoi, appartenir ? C’est regarder la télé et sentir que symboliquement, tu te reconnais. Tu vois quelqu’un qui te ressemble, qui vit une vie normale, qui vit la misère banale, celle qu’on ne voit jamais, et tu sens que tu appartiens à la société. »

Adib Alkhalidey revendique une télévision qui reflète la réalité québécoise, dans toutes ses déclinaisons. « Les symboles sont plus forts que les paroles, dit-il. Une fois par année, un journaliste rappelle qu’il n’y a pas de diversité à l’écran et chaque fois, je me dis que ça va changer. Ça ne change pas. »

Ce n’est simplement pas une priorité de la télé québécoise de faire de la place à des gens comme moi. Et par priorité, je ne parle pas de mettre une carotte au bout d’un bâton en laissant entendre qu’il y aura peut-être, un jour, UN projet ethnique en ondes.

Adib Alkhalidey

Dans les marches de l’église Saint-Michael, Adib me raconte la mort de son père, il y a deux ans, d’un cancer fulgurant. Cet intellectuel irakien, chassé de son pays pendant la guerre, a travaillé pendant 30 ans comme chauffeur de taxi à Montréal. Le fils a profité des dernières semaines de vie de son père, à son chevet, pour lui poser toutes sortes de questions sur son exil. Et pour perpétuer en quelque sorte sa mémoire.

« Il était tellement content de se raconter. On ne lui avait jamais posé ces questions. Ça m’a beaucoup réconcilié avec le fait de devoir parler de ces choses-là. On porte des épreuves qu’on ne choisit pas. Il faut les raconter. Un de mes idéaux, c’est que l’on ait tous le droit à l’individualité. Que lorsqu’on rencontre quelqu’un, on se fie à son cœur et à sa conscience avant de se fier à la couleur de sa peau ou à l’argent qu’il a dans les poches. »

Ses parents ne souhaitaient pas pour lui une carrière artistique, tant s’en faut. « Mon père était sûr que ça ne marcherait pas pour moi. Il me l’a dit sur son lit d’hôpital ! » Sa mère, qui est d’origine marocaine, lui a même avoué récemment qu’elle avait prié pour qu’il ne soit pas admis à l’École de l’humour. « Quand j’ai fait mes auditions, elle a passé deux jours à prier pour que je ne sois pas pris. Dans l’islam, c’est cinq prières par jour ! Ma mère a interpellé le ciel pour pas que je fasse de l’art ! » dit-il en riant.

Les prières de sa mère ont failli être exaucées. À l’École de l’humour, dont il a été diplômé en 2010, on lui a dit qu’il était le dernier à avoir été sélectionné. « Ils m’ont dit qu’ils hésitaient entre moi et un autre Arabe ! Ils me l’ont dit comme ça ! Le nombre d’artistes à gauche qui m’ont dit des choses pareilles, les gens ne peuvent pas l’imaginer ! Je ne leur en veux pas. Mais quand t’as 22 ans, que t’es le seul immigrant dans ton bassin et que t’es méprisé parce que ça marche pour toi, ça fait mal. On m’a dit qu’à talent égal, si je m’appelais Michel Castonguay, les gens n’iraient pas voir mon show. Être “l’Arabe” m’a nui toute ma vie. Ça m’a fait sentir seul et isolé. Et quand enfin les choses ont marché pour moi, on me l’a remis au visage pour me taper dessus ! »

Le mouvement Black Lives Matter l’inspire. Aussi, il semble optimiste quant à la suite des choses. « Pour la première fois de ma vie, ça ne crée pas un hostie de malaise quand je dis le mot racisme. Les gens ont envie d’écouter. Le progrès ne fait pas de bruit. Il est difficilement vérifiable avec des données, mais il existe. C’est un acte de foi. La souffrance est inhérente à l’existence humaine, c’est indéniable. Mais les choses évoluent. »