Seul au piano, Pierre Lapointe a donné 130 concerts depuis l'automne 2009. Plutôt discret ces derniers temps, le populaire chanteur revient en grand, et en groupe, demain soir, sur la principale scène extérieure des FrancoFolies. Il promet d'offrir ses plus grands succès... et un avant-goût de son disque attendu en 2013.

Mis à jour le 6 juin 2012
Alexandre Vigneault LA PRESSE

Les apparences sont parfois trompeuses. Après avoir été omniprésent depuis le début des années 2000, Pierre Lapointe s'est montré assez discret ces derniers mois. Or, il n'a jamais vraiment cessé de travailler. En effet, il a créé un spectacle avec le sculpteur David Altmedj, signé la musique du film Le vendeur et participé à l'exposition Big Bang du Musée des beaux-arts de Montréal. S'éloigner des feux de la rampe lui a permis de gérer son «malaise face au succès». «Je me sens libre et bien», dit-il à la veille de l'ouverture des FrancoFolies.

Q. Quelle était la nature de ton malaise devant la popularité?

R. Ta vie change. Ça donne beaucoup de possibilités, mais c'est aussi beaucoup de deuils. On ne rentrera pas trop là-dedans, mais j'ai trouvé ça dur. Très, très, très dur.

Q. On t'a reproché d'être tête enflée...

R. J'ai joué avec ça. Les gens qui entraient dans mon cercle très rapproché avaient droit à une personnalité qui était la vraie. Un peu par respect pour ma vraie vie. Parce que [tout ce qui entoure le succès], ce n'est pas vrai. Les gens changent d'attitude et tu as droit à des passe-droits que je trouve ridicules. Je me vois comme un artisan. Quand tu te tiens avec des gens en danse contemporaine, tu te rends compte qu'ils sont complètement libres parce qu'ils n'ont pas d'argent. S'ils font des affaires bizarres, ils se font parfois bitcher par leurs collègues, mais c'est ce qui est valorisé dans ce milieu. En art contemporain et en théâtre aussi.

Q. Tu trouves les gens complaisants en musique?

R. Non, pas complaisants, mais il y a une industrie, alors il y a de l'argent et de la pression. La pression, tu ne t'en rends pas compte parce que c'est sournois. À un moment donné, tu t'embarques là-dedans. Mais le succès, non seulement, c'est éphémère, mais c'est vide. Je ne suis en réaction contre rien, mais ça oblige à remettre les pendules à l'heure et à revoir ses valeurs. [...] Voir ça à court terme, s'accrocher [aux critiques et au succès], c'est malsain.

Q. Ces réflexions changent-elles ton rapport à l'écriture?

R. Je n'ai plus de stress. Je sais que j'ai quelque chose à dire. Qu'importe ce que les gens vont dire dans les 10, 15 ou 20 prochaines années, je m'en câlisse. [...] Quand tu as réalisé ça, tu avances, c'est tout. Pas dans la complaisance. Au contraire, je pense que je vais plus loin et que je suis encore plus intègre qu'avant.

Q. Tu veux retrouver une liberté perdue?

R. Ce n'est pas que ça m'a castré, au contraire. Tout ce succès-là me permet de penser comme je le fais aujourd'hui. [...] En chanson, il y a un engouement qui part vite et ensuite, une lassitude. Des gens trouvent qu'on ne se renouvelle pas tant que ça. Il y a un mythe de la jeunesse, du jeune prodige. En art contemporain, ça n'arrive pas vraiment. Guido Molinari a fait des bandes de couleur toute sa vie. Il a raffiné ça. Être un artiste, c'est ça, pour moi: évoluer doucement. Je consacre mon énergie à ça au lieu de penser qu'il faut que je surprenne.

Q. Tu reviens aux FrancoFolies avec un spectacle dit «rock». Des deux Lapointe, tu n'es pas le plus brut. Es-tu complexé?

R. Pas pantoute! Je vais dire quelque chose d'un peu gros: pour moi, une chanson comme L'enfant de ma mère, c'est pas mal plus rock qu'Éric Lapointe quand il crie dans son micro. «J'ai frappé contre le mur ma tête/J'espère qu'elle éclatera», c'est une image heavy. Léo Ferré, pour moi, est plus rock que les Sex Pistols. C'est ma vision du rock. Maintenant, la majorité de mes chansons sont très douces. Alors je suis un rockeur autant que je suis un bûcheron. Je reste l'intello poète mélancolique. Ce qu'il faut retenir de ce show-là, c'est que je le fais pour le plaisir de retrouver mes musiciens. Quand j'étais jeune et que j'allais voir Leloup, par exemple, j'aimais ça voir un artiste qui faisait tous ses hits. C'est ça qu'on va faire. Avec peut-être une nouvelle chanson.

Q. Quel est ton rapport au rock?

R. J'ai bâti ma façon d'écrire en écoutant les chansons des Doors. [...] Pour moi, c'est une énergie, une agressivité qui va rejoindre l'animal qu'on est. C'est aussi un terme qui ne veut peut-être plus dire grand-chose. C'est beaucoup de choses et rien en même temps, le rock...

Q. Qui est la quintessence du chanteur rock français?

R. T'as Bertrand Cantat... Parce qu'il a vécu une violence. On revient à la définition de ce qu'est le rock: ça prend une écorchure et ça prend une vie intense. [...] Bashung, est-ce que c'est rock? Non. Johnny Hallyday? Ça, pour moi, c'est le reflet d'un reflet. On faisait ça en arts plastiques: des photocopies de photocopies de photocopies...

Q. Où en es-tu dans la préparation de ton nouveau disque?

R. On ne sait pas encore quelle forme ça va prendre. Tout est là. J'ai écrit l'équivalent de deux albums, mais je ne vais en faire qu'un seul, pour le début de 2013. On fait des expérimentations, on discute beaucoup. Je prends mon temps. [...] C'est un luxe, mais je pense que c'est ce qu'on doit faire. Surtout dans une époque de surabondance d'information. Il faut être encore plus exigeant, plus rigoureux, prendre plus de temps.

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Pierre Lapointe et ses musiciens, avec Daran, Dionysos et Les Revenants, demain, à compter de 18 h, à l'angle des rues Sainte-Catherine et Jeanne-Mance.