Le refus du Refuge des Jeunes de Montréal d’accepter les futurs dons découlant du projet vidéo de Rod le Stod a fait sourciller bien des gens. La Presse en parle avec une spécialiste de la philanthropie, Caroline Bergeron.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

Au lendemain de la diffusion de la vidéo où le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique, se déhanchait sur la pièce Oragio, les réseaux sociaux se sont enflammés.

Il y a ceux qui jugeaient la participation du directeur national de santé publique inappropriée — au moment où le nombre de décès continue sans cesse d’augmenter — et d’autres qui la jugeaient plutôt sympathique, mais au-delà de ce débat, de nombreuses personnes se sont plutôt interrogées sur le refus du Refuge des Jeunes de Montréal de recevoir un don.

« Je ne savais pas que #RefugeDesJeunes pouvait se permettre de refuser des dons, lâchez pas docteur » ; « Ça laisse un goût amer aux donateurs » ; « C’est pas comme si les protagonistes étaient des ‘‘front” du crime organisé » ; « Si tu attends l’arrêt de toute souffrance sur la planète pour être en mesure d’avoir du fun, je sais pas trop quel message tu envoies aux jeunes dans la misère… »

Revenons en arrière. Lundi, la directrice générale de l’organisme, France Labelle, a déploré ne pas avoir été consultée par le chanteur, puis elle a indiqué que le « timing » n’était pas bon.

« Selon nous, le temps de diffuser cette vidéo n’est pas encore venu, a-t-elle écrit. En raison du malaise que nous éprouvons et en soutien aux personnes touchées de près par cette situation de crise, dont des personnes en situation d’itinérance, nous préférons nous en dissocier. Nous reconnaissons toutefois les bonnes intentions de cette initiative. »

Le porte-parole du Refuge, le chanteur Dan Bigras, a rajouté : « On trouve ça trop tôt pendant que la souffrance est si grande. » On connaît la suite : le Dr Arruda s’est excusé. Rod le Stod s’est excusé. Et Dan Bigras a dit regretter que le Dr Arruda et France Labelle se soient « pris beaucoup de haine » au cours des derniers jours. « O.K. la critique, non à la haine » a-t-il écrit.

Faire un don, « une décision d’affaires »

Caroline Bergeron est responsable du programme de gestion philanthropique à l’Université de Montréal. Selon elle, le Refuge a un droit légitime de ne pas s’associer à un donateur, même si, manifestement, ce donateur-ci ne provient pas d’une source douteuse.

« L’organisme Marie-Vincent, qui défend entre autres les enfants victimes de maltraitance, avait dû refuser l’argent de Guy Cloutier, qui avait été contraint de faire un don à la communauté dans le cadre de sa condamnation… » donne-t-elle en exemple.

Selon elle, tout organisme de bienfaisance a la responsabilité et la latitude de recevoir de qui il veut lorsqu’il est question d’une campagne publique.

« L’organisme a la responsabilité de s’associer ou non à un donateur, précise-t-elle, mais on ne peut pas inclure un organisme sans l’avoir au préalable contacté. On ne peut pas faire un partenariat sans avertir le partenaire, illustre-t-elle. C’est une faute d’étiquette, de mauvaise pratique. »

Faire un don, c’est une décision d’affaires. Ça finance des activités liées directement à la clientèle qu’on veut aider et il faut le faire avec beaucoup de discernement.

Caroline Bergeron, responsable du programme de gestion philanthropique à l’Université de Montréal

Dans ce contexte, les raisons du refus invoquées par le Refuge se défendent parfaitement, croit Caroline Bergeron, même si de toute évidence, l’organisme n’a pas voulu « avoir sur les bras une crise de communication », sachant fort bien que la participation du Dr Arruda au projet ne ferait pas l’unanimité et annonçait une controverse.

« C’est aussi une question de valeurs, mais ils auraient pu accepter, ça n’aurait pas été immoral, dit-elle. Je ne pense pas que les jeunes qui reçoivent l’aide du Refuge auraient été choqués, c’est une question de culture d’organisme. On est dans le domaine de l’éthique. Et une décision éthique n’est jamais bonne ou mauvaise, on doit juste la justifier avec les critères qui nous appartiennent. »

Toutes les causes sont bonnes

En ces temps troubles, le divertissement peut certainement être un baume aux souffrances que vit la population, tout est dans la manière de le faire, croit Caroline Bergeron.

« Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise cause, il y a des organismes bien gérés et mal gérés ; des bons et des mauvais donateurs. En fait, il y a autant de bonnes causes qu’il y a de désirs d’aider. En général, les causes qui rallient le plus de gens touchent à la santé, aux services communautaires et à la religion, pas parce que ce sont de meilleures causes, mais parce qu’elles sont plus populaires. »

Même si certains organismes de bienfaisance dans le domaine de la santé reçoivent beaucoup de dons ces temps-ci, les temps sont durs en général dans le monde de la philanthropie, nous dit Caroline Bergeron.

« Les organismes n’ont déjà pas beaucoup d’argent dans leurs coffres et en ce moment, ils ne peuvent plus organiser d’événements-bénéfices ou d’activités pour amasser des fonds. Ce qui rend la décision du Refuge encore plus difficile, même si on n’a pas de détails sur les sommes qu’il aurait pu recevoir avec ce projet. »