Isabelle Maréchal est la seule animatrice du 98,5 FM. Tête d’affiche d’une populaire émission matinale portant son nom depuis plus de 10 ans, celle qui n’a jamais eu la langue dans sa poche sait trop bien qu’il n’est pas courant d’entendre une femme faire part de ses opinions à la radio. Le boys club est tenace, mais l’animatrice d’expérience rêve d’une radio (et d’un marché du travail) où le genre n’existe plus.

Marissa Groguhé
Marissa Groguhé La Presse

Isabelle Maréchal aime donner son avis. « C’est dans mon ADN de dire ce que je pense », nous dit l’animatrice, jointe par téléphone. Elle apprécie qu’on lui demande son opinion sur un sujet donné et ce n’est pas par hasard qu’elle en a fait son métier. Dès l’enfance, avant même de pouvoir nommer ses ambitions, c’est de la radio qu’elle voulait faire.

Elle a fait sa marque à CKAC avant de devenir la première animatrice dans la case matinale à l’inauguration du 98,5 FM. « C’est moi qui ai ouvert cette nouvelle radio parlée à Montréal, rappelle-t-elle. Ç’a été la fois où j’ai été morning woman. »

Il n’y a pas eu beaucoup d’autres morning women après elle, à part Marie-France Bazzo sur les ondes de la Première Chaîne d’août 2013 à avril 2015. Quant au portrait actuel des têtes d’affiche du 98,5 FM, il est limpide : elle est la seule femme à l’animation. « Traditionnellement, ce poste est plutôt occupé par des gars, observe Isabelle Maréchal. Chez nous, au 98,5, on est habitués à débattre. Est-ce que les filles aiment moins débattre ? Je ne sais pas, mais je pense qu’au Québec, de façon générale, on a peur du mot débat. »

Ce n’est pas son cas. Même si, plutôt que de débattre, elle préfère « discuter avec les auditeurs et essayer d’amener un certain éclairage ». Et si elle a aujourd’hui une plateforme pour entretenir ces discussions, c’est parce qu’elle a bûché pour l’obtenir.

« Je suis féministe depuis longtemps, j’ai été élevée par une mère féministe qui m’a dit qu’il allait falloir que je fasse ma place, raconte Isabelle Maréchal. Ça n’a jamais été mon but de faire ma place à tout prix, mais c’est quelque chose qu’on vit. Quand on est une femme et qu’on met le pied dans le marché du travail, c’est comme ça. »

Pour une émission avec de la poigne, où on veut que les opinions s’entrechoquent, on ne pense pas souvent à donner sa chance à une femme, observe-t-elle.

C’est rare, une fille qui n’est pas dans le culturel ou à la météo ou à l’information objective.

Isabelle Maréchal

Le boys club

Le trop peu de femmes en radio parlée s’explique en partie, d’après elle, par un marché du travail encore trop sclérosé. Le boys club coûte cher aux femmes dans le milieu, comme dans beaucoup d’autres, croit Isabelle Maréchal. La plupart des décisions se prennent entre hommes.

« On ne fréquente pas les mêmes lieux de pouvoir que les hommes et ça nous pénalise un peu, dit-elle. Je ne pense pas que c’est calculé de la part des patrons et qu’ils se disent qu’ils ne veulent pas beaucoup de filles. »

De toute façon, à ses yeux, le fait de « genrer la radio » en vient à pénaliser les femmes. L’animatrice sait bien qu’elle a des considérations propres à son statut de femme, qui teintent son approche, mais elle voudrait qu’on abolisse les limites que l’on impose en raison du genre. Pas d’émissions de gars ou d’émissions de filles. Pas de « femmes qui font de la radio ». Simplement des animatrices et des animateurs, tous aptes à travailler dans chaque type de radio.

Lorsqu’on lui demande ce qu’on pourrait faire pour que plus de femmes intègrent la radio parlée, l’animatrice répond plutôt par une question : « Est-ce qu’elles ont envie d’en faire ? » Car il faut être « faite forte » pour faire de la radio d’opinion. « Il faut avoir la couenne dure, témoigne-t-elle. Il faut pouvoir vivre avec ! »