On a beaucoup parlé des « environnementalistes frustrés » de la nomination de Steven Guilbeault au ministère du Patrimoine canadien. Par contre, on entend peu ce qu’en pensent les principaux intéressés. La Presse a sondé des créateurs et des acteurs du milieu culturel.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Jeudi, le cinéaste Émile Gaudreault a signé dans nos pages une lettre adressée à Steven Guilbeault qui a fait réagir. Si le réalisateur a été d’abord « surpris et inquiet » de la décision du premier ministre Trudeau, après réflexion, il s’est dit « qu’un militant kamikaze qui a grimpé les 340 m de la tour du CN est peut-être la personne dont la milieu culturel a besoin en ce moment ».

Interrogé sur la raison de sa missive, Émile Gaudreault a dit qu’il avait senti « un réel sentiment de désarroi » dans son entourage à l’idée de devoir tout recommencer, avec un ministre qui ne connaît pas les nombreux dossiers chauds en cours. « Alors, je me suis dit que si Steven Guilbeault a fait preuve de détermination et de courage dans son parcours, il faut mettre l’accent là-dessus, afin d’en faire un allié dans le combat pour protéger notre culture », répond-il.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Antoine Bertrand, Émile Gaudreault et Louis-José Houde

L’écrivain Jean-Paul Daoust est bien d’accord avec le réalisateur du film Menteur. « Ça – la nomination de Guilbeault – ne peut pas nuire » aux artistes, dit-il. « Il fait preuve d’une belle sensibilité par rapport à la culture. Or, si c’est un plus pour les arts, c’est un moins pour la crise climatique et un désaveu épouvantable pour l’environnement. »

Or, aux yeux du poète et chroniqueur radio, l’environnement devrait être LE dossier prioritaire du gouvernement Trudeau.

La planète doit passer avant toute chose. La planète, c’est notre maison. Or, si la maison brûle, tous les livres et les œuvres d’art à l’intérieur vont brûler avec elle !

Jean-Paul Daoust, écrivain

La comédienne Christine Beaulieu aurait préféré, « comme tout le monde », voir Guilbeault à l’environnement. Or l’auteure de la pièce J’aime Hydro a le goût de travailler avec le ministre et de lui exposer ses priorités en culture.

« Le plus urgent, à mon avis, c’est de protéger les créateurs dans la nouvelle jungle du marché numérique, explique-t-elle à La Presse. Ce n’est pas normal que Pierre Lapointe et ses musiciens ne perçoivent que 5000 $ sur plus d’un million d’écoutes d’une de leurs chansons diffusée sur des plateformes comme Spotify », dit-elle.

Urgence artistique

D’ailleurs, l’Union des artistes (UDA) estime aussi qu’il y a « urgence d’agir ». Elle souhaite que le nouveau ministre du Patrimoine mette en place les mesures qui s’imposent dès le début de son mandat : « L’ampleur des enjeux en culture est telle qu’on ne peut plus se permettre d’attendre, indique Sophie Prégent, présidente de l’UDA. On constate depuis plusieurs années que les revenus de nos membres dégringolent, que les productions ont moins d’argent et que les revenus publicitaires migrent vers le web. »

La réalisatrice Jennifer Alleyn s’est aussi dite déçue de voir le portefeuille de l’Environnement échapper à Steven Guilbeault. « Il incarnait l’espoir d’une réelle prise de position face au changement climatique. Mais vu les divergences, les alliances déjà fragiles entre les provinces, il était sans doute plus futé de calmer le jeu officiellement en plaçant un député de la Colombie-Britannique, par nature très vert et qui ne soulèvera pas les passions qu’aurait soulevé Guilbeault », a-t-elle écrit sur Facebook.

Or, je suis heureuse qu’un homme intelligent, articulé et capable de faire bouger des choses, soit nommé au Patrimoine canadien. Ne soyons pas déçus.

Jennifer Alleyn, réalisatrice

De son côté, la productrice Denise Robert souligne que le précédent ministre au Patrimoine, Pablo Rodriguez, a fait un bon travail et a été à l’écoute du milieu. « Je souhaite que M. Guilbeault prenne le relais et respecte les promesses électorales de son parti.

« Le ministre doit poser rapidement des gestes concrets, comme taxer Netflix et imposer une redevance culturelle aux GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), afin de combler l’iniquité fiscale qui existe actuellement », dit Mme Robert, qui ajoute que la révision de la Loi sur le droit d’auteur est prioritaire.

Cinéma d’ici

Pour Christine Beaulieu, toutes les disciplines sont touchées par la crise actuelle et le manque de moyens face aux géants du marché.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Christine Beaulieu

« Par exemple, en cinéma, il faudrait un soutien public à la diffusion des films locaux. En subventionnant les propriétaires de cinémas qui réservent une de leurs salles aux films québécois et canadiens, afin qu’ils restent plus longtemps à l’affiche, que les salles soient pleines ou vides. Cela donnerait la chance à nos cinéastes moins connus de rejoindre le public. 

« Il y a plein de films qui ont du succès à l’étranger dans les festivals, mais qui passent inaperçus au Canada par manque de promotion. »

Toutefois, Christine Beaulieu fait confiance au jugement du nouveau ministre : « Il a la carrure pour s’impliquer et faire avancer tous ces dossiers importants. Pour lui avoir déjà parlé, je sais que Steven est trop intelligent pour se lancer dans quelque chose [auquel] il ne croit pas. »