Clients en défaut de paiement plus nombreux, mais qui consomment plus de données internet que jamais. Tarifs de revente des gros fournisseurs qualifiés de « déraisonnables », mais qui n’ont jamais baissé, en attente d’une décision de cour.

Karim Benessaieh Karim Benessaieh
La Presse

Pour les fournisseurs internet indépendants, un service de toute évidence essentiel en ce moment pour leur million de clients, « tout se combine pour donner une tempête financière », résume Jean-Philippe Béique, PDG d’EBOX, qui compte 90 000 clients au Québec et dans l’est de l’Ontario. Début avril, le fournisseur indépendant TekSavvy a annoncé 130 mises à pied et augmenté les tarifs de ses abonnés de 5 $ par mois.

« La plupart des fournisseurs indépendants vivent la même chose : les marges sont tellement faibles, tu peux basculer très facilement du côté où ça ne fonctionne plus du tout », indique M. Béique, précisant qu’il n’a pas augmenté les tarifs de ses clients. « On fait le maximum pour éviter ça. C’est le pire moment pour créer des clients insatisfaits, envoyer des techniciens chez les gens qui changent de compagnie. »

Lettre au ministre

Chez un autre fournisseur québécois important, B2B2C, on s’attend à subir des pertes financières, notamment avec les mauvaises créances en hausse. « Ça fait partie du fait d’être en affaires, mais le timing est vraiment mauvais, indique Gilles Pichette, PDG. On est en négociations avec la Banque de développement du Canada et Investissement Québec. Mais il n’y a aucune subvention pour nous. »

EBOX, B2B2C et une trentaine d’autres fournisseurs indépendants, regroupés au sein du Consortium des opérateurs de réseau canadiens (CORC), ont publiquement demandé l’aide d’Ottawa pour éviter la déroute financière.

Dans une lettre datée du 23 mars adressée au ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, Navdeep Bains, on réclame une subvention correspondant à 50 % des coûts supplémentaires engendrés par la hausse de la demande de l’internet chez leurs abonnés.

Pour une entreprise comme EBOX, par exemple, la hausse de la demande internet engendre des coûts estimés à « plusieurs centaines de milliers de dollars par mois », précise son PDG. Comme presque tous les fournisseurs, on a éliminé chez EBOX les limites de données, de sorte que tous les clients profitent maintenant d’un forfait illimité. Résultat : « Plus aucun de nos clients ne paie de frais pour obtenir des données supplémentaires, une autre perte de revenus pour nous. »

Le CORC demande en outre un programme d’aide auprès des clients qui n’arrivent plus à payer leur compte. Lundi, TekSavvy est allé plus loin et a réclamé dans un communiqué qu’on force les gros fournisseurs à facturer les tarifs à la baisse qu’avait décrétés le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC).

Baisse en attente

Dans une décision historique, en août 2019, le CRTC avait considérablement baissé les prix jugés « déraisonnables » que les fournisseurs de services internet (FSI) indépendants devaient payer pour accéder au réseau de grands fournisseurs comme Bell, Vidéotron et Rogers.

Dans certains cas, la baisse allait jusqu’à 77 % du tarif imposé jusque-là, rétroactive à 2016. À eux seuls, les cinq câblodistributeurs canadiens les plus importants, excluant Bell, estimaient dans un document de cour l’impact de cette décision à 225 millions.

La décision n’a encore jamais été appliquée, les gros fournisseurs ayant obtenu sa suspension en Cour d’appel fédérale en septembre dernier. Les audiences prévues en juin prochain seront de toute évidence reportées.

« Les FSI indépendants paient déjà des tarifs gonflés, mais les pressions exercées par la COVID-19 ont rendu nos coûts impossibles à assumer, dit par communiqué Andy Kaplan-Myrth, vice-président, affaires réglementaires et distributeurs, à TekSavvy. Le gouvernement a la solution devant lui : le CRTC a déjà calculé des tarifs plus raisonnables dans sa décision d’août 2019. »