Je suis tombée à la renverse quand l’agent de La Capitale qui m’appelait à l’improviste m’a fourni sa soumission d’assurance automobile.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Quoi ? 1422 $ pour mon véhicule qui a tout de même 10 ans, même s’il ne les fait pas ? Voyons donc, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond.

Un peu embarrassé, l’agent m’a vite expliqué que la prime serait beaucoup plus faible si j’acceptais de lui donner accès à mon dossier de crédit, ce que j’ai finalement accepté à contrecœur.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« Dans le cadre de travaux parlementaires, Option consommateurs et la Commission d’accès à l’information du Québec ont toutes deux réclamé un meilleur encadrement de l’utilisation du dossier de crédit à des fins autres que le crédit (assurances, emploi, logement, etc.) », rappelle Stéphanie Grammond.

Nouvelle soumission : 831 $. Un écart incroyable de 571 $. Une différence de 71 %.

Je sais depuis longtemps que le dossier de crédit peut avoir un impact sur nos primes d’assurance, mais jamais à ce point-là. Pour en avoir le cœur net, j’ai refait la comparaison pour cinq autres assureurs avec l’aide du cabinet de courtage Racine & Chamberland.

Devinez quoi ? Les écarts sont encore plus impressionnants.

INFOGRAPHIE LA PRESSE

Chez Economical, par exemple, si je refuse l’accès à mon dossier de crédit, ma prime s’élève à – attachez-vous bien – 2801 $ ! C’est exactement trois fois plus que la prime de 933 $ que je peux obtenir en permettant à l’assureur de voir mon dossier.

Du simple au triple. C’est fort en ketchup.

* * *

Cela revient à dire que les conducteurs sont pratiquement obligés d’ouvrir leur dossier de crédit aux assureurs. Ceux-ci ont beau dire que c’est facultatif, on y est presque forcé.

Cela démontre aussi que les gens qui ont une mauvaise cote de crédit paient une surcharge énorme sur leurs primes d’assurance.

Un consommateur qui a déjà du mal à payer ses comptes à cause d’un divorce, d’une maladie ou d’une perte d’emploi, par exemple, se retrouve donc à payer plus cher pour son assurance, ce qui risque de le pousser dans une spirale malsaine.

Ce système peut aussi donner du fil à retordre aux jeunes et aux nouveaux arrivants qui n’ont pas un long historique de crédit.

Ce n’est pas pour rien que l’utilisation du dossier de crédit pour établir la prime d’assurance est interdite en Ontario, à Terre-Neuve-et-Labrador et dans certains États américains, comme la Californie ou le Massachusetts.

Au Québec, la question est d’actualité, car deux projets de loi s’attaquent actuellement aux enjeux entourant la vie privée. Le projet de loi 53 sur l’encadrement des agences de crédit est passé en commission parlementaire à la fin d’août, tandis que le projet de loi 64 sur la protection des renseignements personnels sera scruté par les parlementaires à partir de mardi prochain.

Dans le cadre de ces travaux parlementaires, Option consommateurs et la Commission d’accès à l’information du Québec ont toutes deux réclamé un meilleur encadrement de l’utilisation du dossier de crédit à des fins autres que le crédit (assurances, emploi, logement, etc.).

Malheureusement, cela ne semble pas être une priorité politique. Pas un mot là-dessus dans l’un ou l’autre des projets de loi.

* * *

L’industrie de l’assurance plaide que l’utilisation du dossier de crédit lui permet d’avoir une meilleure tarification et d’être ainsi plus équitable envers les assurés.

« L’expérience de sinistres a démontré clairement un lien entre la cote de crédit et la probabilité de subir un sinistre. Cette cote reflète la discipline financière d’un individu et, par conséquent, donne une bonne indication de sa capacité à entretenir et à gérer ses biens », explique Pierre Babinsky, porte-parole du Bureau d’assurance du Canada.

Mais l’utilisation du dossier de crédit pose problème à bien des égards.

D’abord, les dossiers de crédit contiennent beaucoup d’erreurs. Et pour les consommateurs, il est assez complexe de faire rectifier l’information.

Même si les données sont véridiques, les consommateurs ne savent pas comment est calculé leur pointage de crédit, qui repose sur un algorithme secret. Ils doivent souvent payer pour obtenir leur pointage, qui, de toute façon, n’est pas le même que celui utilisé par les assureurs.

Mais, surtout, les assurés ne sont pas toujours bien informés de l’incidence de leur dossier de crédit sur leur prime.

« On constate qu’il y a des gens qui subissent une augmentation de leur prime d’assurance, mais qui ne sont même pas avisés par leur assureur que c’est leur dossier de crédit qui a pesé dans la balance », dénonce Alexandre Plourde, avocat chez Option consommateurs.

Le hic, c’est que les assureurs n’ont pas à redemander le consentement pour accéder au dossier de crédit lors du renouvellement des polices. Si le dossier s’est détérioré, souvent à l’insu du client, la prime d’assurance grimpera sans qu’il sache pourquoi.

C’est ainsi qu’un assuré s’est retrouvé à payer 1200 $ de trop en primes d’assurance parce que son dossier de crédit avait été entaché par un vol d’identité, comme l’a rapporté l’émission La facture, le printemps dernier.

« Si un consommateur estime qu’une situation exceptionnelle [par exemple, un vol d’identité] a eu une incidence négative sur sa cote de crédit, il peut en informer l’assureur afin qu’elle ne soit pas considérée dans l’évaluation de son dossier », explique M. Babinsky.

D’accord. Sauf que les clients n’ont pas toujours le nez dans leur dossier de crédit. Ce devrait donc être aux assureurs d’avertir obligatoirement la clientèle lorsqu’ils prennent une décision défavorable qui découle du dossier de crédit, comme le réclame Option consommateurs. « Ça mettrait la puce à l’oreille du consommateur qui pourrait vérifier s’il y a une erreur dans son dossier », dit M. Plourde.

Il me semble que ce n’est pas trop demander.