Il y a quelque chose de troublant à voir de jeunes investisseurs sans la moindre expérience jouer à la Bourse comme à des jeux vidéo. Durant le confinement, des milléniaux ont troqué leur console contre des applications comme Robinhood, qui permet de négocier à la Bourse sans aucune commission. Mais pas sans risque.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Ce courtier direct des États-Unis a ouvert trois millions de nouveaux comptes en 2020 et sert maintenant 13 millions de clients dont l’âge médian est de seulement 31 ans. S’alimentant sur les médias sociaux comme TikTok et Twitter, cette nouvelle vague de boursicoteurs a fait rebondir des chats morts, comme l’action de la société de location de voitures Hertz, qui est au bord du précipice.

Mais la génération Robinhood est aussi très attirée par les titres de la nouvelle économie qui font des affaires en or avec la pandémie. Des firmes qui brassent des affaires en ligne, qui facilitent le télétravail…

Ah oui, d’ailleurs, l’industrie des fonds négociés en Bourse (FNB), toujours aussi rapide à récupérer les tendances à la mode, a déjà lancé deux fonds qui permettent d’investir dans les entreprises reliées au travail à la maison. Ce bel effort de marketing est un autre signe que le meilleur de la vague est peut-être derrière.

Jusqu’ici, le marché a donné raison aux amateurs de techno. La spectaculaire remontée boursière est essentiellement due à une poignée de titres de technologie.

PHOTO REGIS DUVIGNAU, REUTERS

Les six titans américains de la technologie (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google et Microsoft) représentent maintenant le quart de l’indice S&P 500 de la Bourse américaine.

Les six titans américains de la technologie (Facebook, Apple, Amazon, Netflix, Google et Microsoft) représentent maintenant le quart de l’indice S&P 500 de la Bourse américaine.

Tandis que le secteur de la techno fracasse des records, le reste de la Bourse demeure dans la vase. « La valeur médiane de l’ensemble des entreprises de la Bourse américaine reste de 25 % en dessous de son sommet historique », rapporte Mathieu Savary, stratège chez BCA Research.

Bref, c’est la technologie qui mène la Bourse. Et pas seulement aux États-Unis.

Dans les marchés émergents, six géants de la techno (Alibaba, Tencent, TSMC, Samsung, Naspers et Meituan-Dianping) roulent aussi à plein régime et forment maintenant 24 % de l’indice MSCI des marchés émergents.

La technologie pèse moins lourd à la Bourse canadienne, ce qui explique sa sous-performance. Mais le titre de Shopify a quand même offert tout un feu d’artifice aux investisseurs.

L’entreprise qui permet de bâtir une boutique en ligne en deux clics et trois mouvements représente désormais plus de 6 % de l’indice S&P/TSX composé. Elle est même devenue l’entreprise canadienne ayant la valeur boursière la plus élevée, devant la Banque Royale. Mais dans le passé, la malédiction s’est souvent abattue sur les sociétés qui ont ravi la couronne à la Royale.

Bon, on reste loin de l’époque de la bulle des technos, lorsque le titre de Nortel Networks formait, à lui seul, plus du tiers de la Bourse canadienne. Tout de même, cette concentration de la performance boursière dans quelques grands titres de la nouvelle économie donne à réfléchir.

Elle rappelle l’une des dix règles de base de l’illustre stratège américain Bob Farrell suivies par les marchés financiers comme les dix commandements. Celui-ci disait : « Les marchés sont plus forts lorsqu’ils reposent sur des assises larges, plus faibles lorsqu’ils se restreignent à une poignée de blue chips. »

Si on se fie à ce précepte, la Bourse a en ce moment des pieds d’argile.

Comment expliquer le fait que les indices boursiers ont pratiquement récupéré toutes leurs pertes, du moins aux États-Unis, alors que l’économie reste plongée dans un marasme sans précédent depuis la Grande Dépression ?

« Les banques centrales ont injecté énormément de liquidités dans le marché. Et les taux d’intérêt se sont effondrés partout à travers le monde », répond M. Savary.

Ce flot d’argent fait grimper le prix des actions, car les investisseurs n’ont pas d’autres choix de placement puisque les obligations ne rapportent que des poussières.

Et d’un point de vue purement mathématique, la baisse des taux d’intérêt profite davantage aux actions de technologie dont la valeur repose sur la croissance potentielle des profits. Les taux d’intérêt plus faibles font grimper la valeur actualisée des profits que ces entreprises engrangeront dans le futur.

Dans un environnement de taux d’intérêt historiquement faibles, la valeur de la Bourse en général et des actions de technologie en particulier ne semble donc pas si folle, estime M. Savary.

En ce moment, les actions des sociétés du S&P 500 s’échangent à environ 23 fois leurs profits par action. On est loin des ratios cours-bénéfice stratosphériques de presque 100 qu’on voyait sur le NASDAQ avant l’éclatement de la technobulle en 2000.

Alors tant qu’il n’y a pas d’inflation en vue, tant qu’il n’y a pas de remontée des taux d’intérêt à l’horizon, la Bourse peut continuer son chemin. Il y a trop de liquidités dans le marché, trop d’investisseurs institutionnels qui ont raté la récente remontée et qui ne veulent pas manquer la prochaine vague.

M. Savary suggère donc d’acheter, sur faiblesse. Mais pourquoi ne pas regarder ailleurs que du côté de la Bourse américaine et des titres de techno et plutôt jeter un coup d’œil du côté des actions qui n’ont pas encore rebondi ?