Nuvei vient d’entrer avec éclat à la Bourse de Toronto. L’entreprise montréalaise de technologies de paiement électronique a réalisé le plus important premier appel public à l’épargne dans le secteur des technologies au pays, une opération qui lui donne une capitalisation boursière de 6 milliards. Entretien avec son PDG, Philip Fayer, un sympathique entrepreneur de 42 ans, ancien étudiant à l’Université Concordia.

Richard Dufour Richard Dufour
La Presse

Êtes-vous étonné de l’engouement des investisseurs envers Nuvei ?

Oui et non. Nous étions curieux de connaître le niveau d’intérêt des investisseurs canadiens versus celui des Américains et nous avons reçu un niveau égal d’intérêt. Et, oui, je suis surpris, car c’est ma première fois. Tout me surprend. On ne fait pas ça tous les jours. C’est une nouvelle expérience. Il est plus juste de parler d’une nouvelle expérience en soi.

Et que faut-il penser de l’évaluation boursière de 6 milliards accordée à Nuvei ?

Ce n’est pas du tout surprenant. C’est plutôt en ligne avec les comparables américains. C’est positif. Le marché nous accorde un multiple d’évaluation très concurrentiel avec ce qu’on observe aux États-Unis.

Est-ce que cette évaluation vous met un peu plus de pression ?

Il faut comprendre la dynamique du marché. Il y a un gros inventaire d’actions dans le marché. Il y a eu plusieurs premiers appels publics à l’épargne durant la semaine où Nuvei a fait ses débuts en Bourse. Pour ce qui est du bond de 30 % enregistré par l’action, ça veut dire que le prix initial était bon. Si le prix initial est trop bas et que le titre explose de 100 % ou si le prix initial est trop élevé et que le titre ne bouge pas à ses débuts, tu te poses aussi des questions. Je crois que le prix de notre action a été bien fixé au départ.

Avez-vous déjà reçu des offres d’achat ?

Oui. Juste avant de conclure notre partenariat avec la Caisse de dépôt et placement du Québec et Novacap en 2017, un acteur stratégique voulait nous acheter, et on avait même commencé à discuter avec cet acteur. Pascal Tremblay, de Novacap, m’a alors dit : « Arrête ce que tu fais, je veux te parler. » Et une amitié s’est forgée. Je leur rappelle souvent à la blague que le stratégique offrait de payer davantage. Mais parfois, ce n’est pas seulement une question d’argent, c’est aussi une question d’opportunité, de travail et d’engagement.

Nuvei est la première entreprise québécoise à réaliser un roadshow (tournée de promotion) de manière virtuelle. Comment avez-vous vécu ça ?

« Il y a des plus et des moins. Ça a duré un peu plus d’une semaine. Ça donne lieu à de très longues journées. Ça veut dire que tu peux avoir une quinzaine de rendez-vous en une seule journée. Mais tu le fais de chez toi, alors tu arrives à parler, voir et raconter ton histoire à des gens qu’autrement tu n’aurais pas pu rejoindre. Tu peux aussi te concentrer sur ce qui est important et prendre le temps nécessaire pour le faire sans subir le fardeau des déplacements. De plus, dans un roadshow traditionnel, si un investisseur institutionnel ne peut assister à ta présentation le jour où tu es dans sa ville, tu perds l’occasion de rencontrer cette personne. En virtuel, si tu n’es pas disponible le mardi, tu peux te reprendre le lendemain. Il y avait des échanges individuels, et en petits groupes. Mais dans certains cas, il pouvait y avoir 200 personnes. Tout dépendant de la ville où se trouvaient les investisseurs. Les premières rencontres débutaient parfois à 6 h le matin, et les dernières pouvaient se terminer après 21 h. C’est intéressant, car j’ai pu parler avec des gens de Hong Kong, d’Europe et d’ailleurs. On n’aurait pas pu faire ça dans un roadshow traditionnel. »

Quelles sont les prochaines phases de développement importantes pour Nuvei ?

« La chose la plus importante pour nous est d’aider nos clients à rejoindre leurs clients peu importent le pays, la devise ou les innovations. Nous avons un bon plan de croissance organique que nous allons accompagner d’acquisitions au fur et à mesure que des opportunités se présenteront. Chaque acquisition qu’on regarde est liée au commerce électronique afin de voir comment on peut mieux aider un consommateur à connecter avec un marchand à l’échelle mondiale. »

Comment vous est venue l’idée de créer Nuvei il y a 17 ans ?

« C’est une évolution. J’essayais de développer une autre entreprise à l’époque dans le secteur du commerce électronique. Je n’arrivais pas à trouver des fournisseurs de paiement. J’étais jeune. J’avais peu accès au crédit. Je n’avais pas d’argent. C’est de là qu’est venue l’occasion de créer ce qui est aujourd’hui Nuvei. »

Vous êtes un nouveau milliardaire sur papier. Qu’est-ce que ça change ?

« J’ai été déçu de voir que ç’a été mentionné publiquement. La vérité est que ça m’a bouleversé quand c’est sorti. Ce n’est pas ça qui fait la vie. Ce n’est pas quelque chose qui habite mon esprit et ce n’est surtout pas le cas tant que les actions ne sont pas vendues et l’argent encaissé. Et surtout, je n’aborde pas les choses de cette façon. Je demeure les deux pieds sur terre. J’ai trois filles et un petit garçon de 6 semaines. Je suis un gars de famille. Mes filles sont là avec moi. Elles vont à l’école. Elles ont leurs amis. Je ne veux pas que ça change quoi que ce soit. »