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Industrie du cannabis: le Québec à la traîne

Plusieurs entrepreneurs questionnés par La Presse évoquent l'absence totale d'intérêt... (Photo Patrick Woodbury, Le Droit)

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Plusieurs entrepreneurs questionnés par La Presse évoquent l'absence totale d'intérêt de l'ancien gouvernement libéral à l'endroit de cette industrie naissante.

Photo Patrick Woodbury, Le Droit

Pendant que l'industrie du cannabis explose en Bourse, faisant fleurir en Ontario et en Colombie-Britannique 96 producteurs, le Québec traîne sérieusement la patte dans l'industrie. Tout près de la légalisation du pot à des fins récréatives, comment expliquer que la patrie du « Québec Gold » compte seulement 12 producteurs autorisés par Santé Canada ? L'ancien gouvernement de Philippe Couillard en prend pour son rhume.

À Weedon, en Estrie, des dizaines d'ouvriers et de bétonnières s'activent ces jours-ci à couler ce qui sera peut-être, d'ici quelques mois, la plus grande plantation de cannabis au Québec, avec 1,5 million de pieds carrés de surface de production.

Le projet, lancé en octobre en 2017, n'a toujours pas son permis de Santé Canada, malgré une demande déposée il y a plus d'un an.

À Laval, l'entreprise qui pilote le projet de Weedon, MYM Nutraceuticals, a aussi une usine de 10 000 pieds carrés fin prête à produire des kilos de cannabis légal. Mais malgré l'installation récente de clôtures, d'un système de caméras à la pointe de la technologie et d'un imposant système d'aération, l'usine attend toujours sa licence.

Et à en croire un rapport trimestriel publié par MYM Nutraceutical en mai dernier, le temps commence à manquer. « La compagnie pourrait ne pas avoir assez d'argent pour financer l'acquisition et le développement [des projets] jusqu'au stade de production commerciale, et pourrait devoir solliciter plus de capitaux, à défaut de quoi il pourrait y avoir des délais, des reports et le gel de certaines activités [...] Il n'y a aucune assurance que l'Entreprise sera en mesure de lever suffisamment de capitaux pour compléter ses projets », écrit l'équipe de gestion de MYM, qui a lancé cette semaine une campagne de financement de 50 millions.

Les deux projets québécois de MYM sont loin d'être les seuls aux prises avec la même situation. Alors que l'Ontario compte déjà 69 producteurs autorisés de cannabis et la Colombie-Britannique 27, le Québec n'en compte que 12 malgré 112 demandes de permis qui en sont au stade de révision chez Santé Canada, et ce, depuis plus d'un an.

Pourquoi un tel retard ? 

Plusieurs entrepreneurs questionnés par La Presse évoquent l'absence totale d'intérêt de l'ancien gouvernement libéral à l'endroit de cette industrie naissante. « M. Couillard et son équipe ont assuré de leur appui notre entreprise, mais on n'a pas senti jusqu'à maintenant une grande détermination de son gouvernement pour que le Québec ait sa juste part du marché dans l'industrie du cannabis », affirme le porte-parole du projet de Weedon, Daniel Nadeau, qui assure que les serres sont néanmoins sur les rails et que le projet va bon train.

Chez Rose ScienceVie, projet de plantation de 55 000 pieds carrés dont la première pelletée de terre officielle a eu lieu cette semaine à Huntington, quatre ans après qu'ils eurent lancé le projet, les promoteurs font état du même manque d'intérêt du gouvernement Couillard. Malgré un investissement de 80 millions avec 300 empois à la clé, « les gens du gouvernement que nous avons rencontrés nous ont dit : "Beau projet, merci de nous contacter", mais nous n'avons eu aucun soutien », affirme François Limoges, cofondateur de l'entreprise. Il devra vraisemblablement attendre à 2020 avant d'avoir toutes les autorisations pour démarrer sa production.

La députée fédérale de Salaberry - Suroît, Anne Quach, dit avoir envoyé « plusieurs lettres et passé plusieurs appels à Santé Canada » pour que le dossier progresse. « Je n'ai eu aucune rétroaction, mais ça a peut-être mis de la pression », estime-t-elle. 

Au provincial, rien de cela. Pas un député n'a levé le petit doigt, déplore M. Limoges. « Quand on arrivait à parler aux gens de Santé Canada, ils nous disaient qu'ils recevaient toutes les semaines des appels du gouvernement de l'Ontario pour savoir où en étaient rendus les dossiers. Ils disaient que c'est sûr que la priorité va au gouvernement qui appelle et harcèle, ajoute M. Limoges. On est convaincus que ça nous aurait vraiment aidés, nous et l'industrie au complet, d'avoir un coup de pouce semblable. »

Tensions Québec-Ottawa

Une source bien au fait du dossier, qui nous a parlé sous le sceau de la confidentialité, souligne que Québec et Ottawa ont été à couteaux tirés dès l'élection du gouvernement Trudeau sur la question de la légalisation du cannabis. Des documents obtenus au moyen de la loi sur l'accès à l'information démontrent d'ailleurs que Québec a refusé de participer aux consultations fédérales portant sur la question. « C'est comme si le Québec voulait faire la morale à Justin Trudeau sur cette question, et ça a entraîné des délais importants pour toute l'industrie québécoise, qui en a souffert avec ses demandes », affirme cette source.

De nombreux observateurs, dont Chuck Rifici, un des pionniers de l'industrie qui est aujourd'hui à la tête de la firme d'investissement Cannabis Wheaton Income, ajoute que la réglementation québécoise a fait du Québec « un des endroits où le niveau de difficulté pour naviguer dans le processus d'obtention des permis est le plus élevé ».

« Pendant ce temps, le gouvernement de Kathleen Wynne annonçait qu'il voulait faire de l'Ontario la mecque du cannabis au Canada, et celui du Nouveau-Brunswick a accordé des subventions et des prêts sans intérêt pour attirer l'industrie. Ici, on n'a rien eu de tout ça », souligne François Limoges, de Rose ScienceVie.

Est-il trop tard ?

Aujourd'hui, des trois plus importants acteurs au pays - Tilray, Canopy Growth et Aurora Cannabis, qui ont tous une capitalisation boursière dépassant les 10 milliards de dollars - , aucun n'a son siège social au Québec. « Il est peut-être un peu tard pour se lancer dans de grandes fermes de culture du cannabis, mais la deuxième vague, lors de laquelle on verra apparaître les produits comestibles, apporte de nouvelles occasions d'affaires », croit Chuck Rifici.

Hexo Corp., actuellement le plus gros producteur de cannabis québécois (anciennement connu sous le nom de Hydropothicaire), a reçu sa licence en 2014. L'entreprise est néanmoins satisfaite d'avoir développé plus de 300 000 pieds carrés de serres de production et embauché 235 travailleurs sans la moindre subvention ou aide gouvernementale. « C'est assez unique pour une entreprise québécoise, mais nous sommes maîtres chez nous ! », lance fièrement son vice-président aux affaires gouvernementales, Pierre Killeen.

N'empêche, la société dont la capitalisation boursière atteint 1,5 milliard, et qui aura d'ici un an 1 millions de pieds carrés de superficie de production, espère obtenir une oreille plus attentive du gouvernement Legault. « Le gouvernement précédent n'a jamais eu la volonté de s'asseoir avec nous pour comprendre notre industrie. Seul un sous-ministre au ministère des Finances a accepté de nous parler, mais aux ministères de la Santé, du Développement économique, de la Sécurité publique et de la Justice, nous n'avons eu aucune rencontre - zéro ! - malgré de multiples demandes. »

L'entreprise dit être très consciente de la préoccupation du gouvernement caquiste en ce qui a trait à l'accès à la marijuana pour les moins de 21 ans, mais l'invite à prendre la mesure des « occasions qui s'offrent maintenant à lui avec ce marché ». « Nous avons bien hâte de les rencontrer pour leur expliquer qui nous sommes et où nous voulons aller », lance M. Killeen.

« Pour l'ancien gouvernement, la seule perspective qui comptait avec le cannabis, c'était celle des enjeux de santé, mais il n'a jamais eu de vue d'ensemble. Il a carrément et complètement manqué l'occasion qui se présentait », estime M. Killeen.




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