Trop bas, les prix des aliments sur le marché international affament les... agriculteurs, a plaidé hier Marcel Mazoyer, professeur émérite à AgroParisTech, lors du congrès Nourrir le monde, à Québec. «Les prix internationaux correspondent aux coûts de production des 10 à 15% d'agriculteurs soit les plus productifs, soit les plus subventionnés, a-t-il fait valoir. Ces prix ne peuvent jamais convenir aux autres.»

Mis à jour le 20 sept. 2012
Marie Allard LA PRESSE

Trois milliards d'humains n'ont, actuellement, pas de revenus suffisants pour se nourrir convenablement. Près d'un milliard ont carrément faim. «Très paradoxalement, 70% d'entre eux sont des producteurs agricoles», a soulevé M. Mazoyer. Les autres 30% sont essentiellement d'ex-fermiers, poussés par la pauvreté à grossir les villes et bidonvilles.

Au début du XXe siècle, l'écart de productivité entre les producteurs agricoles les moins bien équipés et les mieux équipés était de 1 pour 20. Aujourd'hui, cette différence - invivable - atteint 1 pour 2000, a dit l'expert.

On a tendance à l'oublier: l'agriculture reste le secteur d'emploi principal de l'économie mondiale. Et la population rurale augmente encore. Mais pour 1,4 milliard de personnes travaillant en agriculture, on ne compte que 28 millions de tracteurs. Pas loin d'un milliard de ces gens de la terre n'ont pas même d'animaux pour faciliter leur travail. Que des bêches ou d'autres outils du genre.

«On peut aggraver la situation en poursuivant le libre-échange entre les moins productifs et les plus productifs, a avertit M. Mazoyer. C'est sûr que l'exode des paysans s'accroîtra.»

Des profits menant à la crise

Évidemment, reconnaît le professeur, les bas prix des denrées agricoles avantagent l'économie commerciale, industrielle et financière, qui y trouve «une possibilité d'épargne monumentale». Cela donne «trop de pognon à investir et pas assez d'occasions utiles», a-t-il résumé familièrement.

C'est parce que 3 milliards d'humains n'ont pas de pouvoir d'achat que les investissements utiles - dans l'agriculture, l'industrie, etc. - sont limités. Conséquence: les systèmes financiers «investissent dans des trucs moins utiles, voire toxiques à la longue, en prêtant par exemple à des gens insolvables».

L'enjeu actuel n'est donc pas seulement de régler le problème de la faim dans le monde et de la pauvreté. «C'est la clé du rééquilibrage de l'économie mondiale», a soutenu M. Mazoyer.

Soutenir l'agriculture de proximité

La solution passe par la mise en oeuvre de politiques qui soutiennent les agricultures les plus marginales du monde, au lieu de les concurrencer, a-t-il recommandé. «Dire qu'il faut accroître la productivité ici, ça ne me gêne pas, a-t-il ajouté. Mais penser que ça va résoudre le problème des autres, c'est ne vraiment ne rien savoir de l'économie agricole récente.»

La province doit néanmoins aider ses producteurs en difficulté, selon M. Mazoyer. «Si la moitié des agriculteurs du Québec sort de la production à cause de la concurrence insoutenable, ça fera autant de terres improductives pour nourrir les gens dans 50 ans, a-t-il dit. Si vous voulez vraiment que vos campagnes restent peuplées - j'ai vu des régions de Gaspésie et du Nord où il n'y a plus personne - il faut les aider.»

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SOUS-ALIMENTATION CHRONIQUE DANS LE MONDE

- 1970: 900 millions de personnes avaient faim

- 1996: 827 millions

- 2006: 872 millions

- 2008: 1050 millions

- 2011 : 950 millions

Sources : FAO et Marcel Mazoyer