L'appétit de la Chine pour la voiture électrique pousse son industrie à chercher le lithium nécessaire à ses batteries jusqu'au Québec. Cet intérêt est tel que ce ne sont plus seulement les transformateurs qui s'intéressent aux projets miniers québécois, mais les producteurs de batteries eux-mêmes.

Mis à jour le 16 mars 2018
Gabriel Béland LA PRESSE

Le plus important producteur chinois de batteries a d'ailleurs acquis dans les dernières semaines 90 % des parts de North American Lithium, société qui exploite une mine de lithium à La Corne, en Abitibi-Témiscamingue. La nouvelle est passée largement inaperçue ici, mais a été rapportée dans le Financial Times.

L'acquéreur, Contemporary Amperex Technology (CATL), a l'objectif de devenir le plus important producteur mondial de batteries pour les voitures d'ici 2020. Mais pour cela, il lui faut du lithium : la demande ne cesse de croître pour la batterie lithium-ion, présente dans les téléphones et les tablettes et de plus en plus utilisée dans les voitures.

« La Chine commence à s'éveiller aux véhicules électriques. Et là, ils se réveillent et se rendent compte que l'approvisionnement est difficile et limité, explique le PDG de Nemaska Lithium, Guy Bourassa. Et ils ne veulent plus être à la merci d'autres groupes chinois. Ils veulent aller à la source. C'est ce qui explique que des Chinois sont en Australie et au Québec en train de regarder pour des ententes intéressantes. »

Nemaska Lithium a le projet d'extraire le concentré de spodumène à sa mine Whabouchi, à 300 kilomètres de Chibougamau. Le minerai condensé sera ensuite transformé en hydroxyde de lithium et en carbonate de lithium dans une usine de Shawinigan.

Le projet estimé à 549 millions a sans surprise attiré l'attention des Chinois, dans un contexte où la forte demande pour le lithium a fait quadrupler son prix en cinq ans.

« On a pratiquement gagné un prix pour le tourisme chinois l'an passé. On a certainement eu une quinzaine de groupes chinois qui sont venus visiter nos installations dans la dernière année », note Guy Bourassa.

« Ce sont des gens d'affaires qui viennent de Chine. Les fabricants de batteries, qu'on ne voyait pas il y a trois ou quatre ans, sont maintenant ceux qui viennent nous visiter. »

Nemaska Lithium, qui pourrait commencer l'extraction commerciale dès cette année, a eu des discussions avec plusieurs groupes chinois, dont des fabricants de batteries, en vue d'un éventuel partenariat. M. Bourassa explique qu'il tente de les convaincre d'acheter le produit fini, plutôt que seulement le concentré. « C'est quelque chose de très réalisable, selon nos discussions », dit-il.

Un scénario à la North American Lithium n'est donc pas à écarter : il serait tout à fait possible que d'ici un an Nemaska reçoive un apport important de capital chinois.

Mais les Chinois ne s'intéressent pas qu'aux acteurs importants comme Nemaska. Le PDG de Ressources Jourdan, petite entreprise minière ayant une capitalisation boursière de 3 millions, a aussi été approché.

« On est en discussion avec des financiers qui travaillent pour le compte de producteurs de batteries », explique Michael Dehn, dont l'entreprise possède des droits non loin du gisement exploité par North American Lithium, à La Corne.

« Mais ils n'aiment pas mettre 1 ou 2 millions dans un projet. Leur minimum pour ces entreprises chinoises est de 50 à 500 millions, alors pour l'instant on est trop petit. Mais dès 2013, des entreprises chinoises ont fait des tests sur du minerai de nos propriétés. La différence, c'est que maintenant ce sont les producteurs de batteries eux-mêmes qui nous appellent. »

COMBIEN DE TEMPS ENCORE ?

La situation actuelle et la forte demande ont ressuscité le secteur québécois du lithium. Celui-ci avait connu des moments fastes dans les années 50 et 60.

« Dans les années 60, il y avait eu une course pour trouver du lithium parce que c'était un matériau stratégique pour l'armée américaine. Il y avait eu 29 indices répertoriés au Québec. Le nôtre avait été trouvé en 1962. Après, les prix ont tombé et c'est resté dormant », explique Guy Bourassa.

Mais dès 2005, le prix a commencé à monter avec la popularité des batteries lithium-ion, puis, dans les dernières années, celle de la voiture électrique. Il y a cinq projets de mines de lithium à divers degrés d'avancement au Québec, selon M. Bourassa.

North American Lithium avait d'ailleurs repris l'extraction dans une ancienne mine laissée à l'abandon. En 2016, une minière chinoise, Jilin Jien Nickel Industry, avait acquis l'entreprise. Puis, la semaine dernière, le fabricant de batteries CATL a racheté l'opération.

La question est maintenant de savoir si le prix du lithium se maintiendra, condition essentielle pour que ces projets se réalisent au Québec. Michael Dehn, de Ressources Jourdan, l'espère, mais note que le lithium n'est pas à l'abri d'un changement technologique. Le processus de recyclage ou de réutilisation des batteries au lithium pourrait par exemple faire de grandes avancées, dit-il.

« J'ai bon espoir que le marché du lithium sera encore très fort pour quatre ou cinq ans. Il y a peut-être chez certains un sentiment d'urgence pour commencer la production. Peut-être que dans cinq ans les cours du lithium vont continuer à monter aussi. Ce serait parfait. »

Guy Bourassa est quant à lui plus optimiste. « L'intérêt pour le lithium, ce n'est pas cinq ans, c'est dix à quinze ans, au moins », dit-il.