L'investissement de 19,5 milliards US de Chinalco dans le capital de Rio Tinto (RTP) ne fera pas redémarrer demain matin les projets mis sur la glace au Québec et en Colombie-Britannique, mais cette bouffée d'oxygène pourrait permettre de les relancer un peu plus tôt que prévu.

Mis à jour le 13 févr. 2009
Maxime Bergeron
Maxime Bergeron LA PRESSE

C'est ce qu'a affirmé hier Tom Albanese, chef de la direction du groupe anglo-australien, dont la division aluminium Rio Tinto Alcan (RTA) possède plusieurs usines au Canada. «Je dirais que la transaction avec Chinalco nous donnera la flexibilité financière de répondre à cela plus vite que si la transaction n'avait pas eu lieu», a-t-il déclaré pendant une conférence téléphonique.

 

RTA a lancé il y a quelques semaines un vaste programme de réduction de ses coûts de fonctionnement. Le groupe fermera son usine de Beauharnois et réduira la production dans certaines installations au Saguenay, en plus de freiner son mégaprojet d'usine-pilote AP-50 - une technologie d'électrolyse révolutionnaire - à Jonquière. Des centaines d'emplois ont été supprimés jusqu'à maintenant au Québec.

Les investissements de RTA au Canada ne reprendront pas tant que les cours de l'aluminium resteront déprimés, a averti M. Albanese. Mais la bouée de sauvetage lancée par la chinoise Chinalco, qui détiendra jusqu'à 18% des actions de Rio Tinto, rendra sans aucun doute la reprise des projets plus facile, a-t-il laissé entendre.

Inquiétudes

L'anglo-australienne Rio Tinto, propriétaire de la québécoise Alcan depuis 2007, mise sur l'injection de fonds de Chinalco pour alléger son imposante dette de 38,7 milliards US, devenue étouffante.

Si les autorités réglementaires approuvent la transaction, Chinalco investira 12,3 milliards US dans diverses coentreprises avec Rio Tinto, en plus de mettre 7,2 milliards US dans des obligations convertibles. Les coentreprises seront établies dans les secteurs du minerai de fer, du cuivre et de l'aluminium. Aucune ne sera située au Canada.

En clair, cela veut dit que les gens de Chinalco ne pourront venir mettre leur nez dans les centres de recherche de RTA au Québec, où des technologies de pointe sont développées, si l'on se fie au porte-parole de l'entreprise Stefano Bertolli. «Ce n'est pas un échange technologique. Même dans les installations conjointes (ailleurs dans le monde), il n'y en aura pas. On demeure propriétaire de ces technologies-là.»

Reste que la nouvelle a soulevé de vives inquiétudes hier au Saguenay, où RTA emploie 5500 personnes et fait travailler des milliers de sous-traitants.

Sylvain Gaudreault, député péquiste de Jonquière et porte-parole de l'opposition officielle en matière d'énergie, craint justement que Chinalco tente de s'approprier la technologie AP-50 pour ensuite l'implanter dans des usines en Chine. «Ça m'apparaît inquiétant.»

Alain Gagnon, président du syndicat de l'aluminium d'Arvida, redoute pour sa part la présence grandissante de Chinalco, qui aura deux nouveaux membres au conseil d'administration de Rio Tinto en plus de sa participation de 18%.

«On se trouvait loin des centres de décision avec Londres, bien là on va se retrouver avec du monde de Chinalco qui sont encore plus loin», a-t-il dénoncé.

Le ministre du Développement, de l'Innovation et de l'Exportation, Raymond Bachand, a refusé d'accorder une entrevue à La Presse Affaires hier en raison de son horaire. L'injection de 19,5 milliards US par Chinalco semble loin de l'inquiéter, selon son attachée de presse Anne-Sophie Desmeules.

«À la lumière de ce qu'on comprend des propos de M. Albanese, la transaction va pouvoir leur permettre de reprendre leurs investissements dans leurs installations ici au Québec, comme ils en ont le projet, plus rapidement que si la transaction n'avait pas eu lieu, et ce, dès que le marché va reprendre», a-t-elle dit.

Prix trop bas?

Rio Tinto a annoncé récemment 14 000 licenciements et une baisse draconienne de ses dépenses en capital dans le monde dans le but de retrancher 10 milliards à sa dette cette année. L'entreprise a désespérément besoin de liquidités, mais Paul Skinner, le président, se défend d'avoir bradé des parts à Chinalco alors que le marché de l'aluminium est à son plus bas.

«Nous sommes dans le bas du cycle, mais la valeur que nous avons obtenue pour ces actifs est loin de se situer au niveau d'un creux de cycle», a déclaré M. Skinner hier pendant une conférence de presse tenue à Londres.

L'analyste David Butler, de JPMorgan Cazenove, juge néanmoins la transaction «choquante, avec un niveau de contrôle des actifs plus grand qu'anticipé (par Chinalco) pour un prix plus faible qu'anticipé», a-t-il écrit dans une note relayée par Bloomberg.

Certains s'attendent maintenant à ce que le géant BHP Billiton réplique avec une contre-offre pour mettre la main sur des actifs de Rio Tinto. Le groupe a déjà fait une offre hostile de 66 milliards l'an dernier, refusée par Rio Tinto.

 

La transaction en bref

> Aluminium Corporation of China (Chinalco) injecte un total 19,5 milliards US dans Rio Tinto Group: 12,3 milliards dans diverses coentreprises et 7,2 milliards dans des obligations convertibles.

> La participation de Chinalco, qui est déjà le plus gros actionnaire de Rio Tinto, passera de 9% à 18%.

> Chinalco aura des participations dans plusieurs projets de Rio Tinto au Chili et en Australie, notamment, mais pas au Canada. Les actifs canadiens ont été jugés «trop chers» par l'entreprise chinoise.

> L'investissement permettra à Rio Tinto d'abaisser son imposante dette de 38,7 milliards US.

> La transaction doit être approuvée par les actionnaires et les autorités réglementaires.  Février 2009

Chinalco annonce qu'il accroît sa participation dans Rio Tinto, groupe anglo-australien, et la porte à au moins 15%, voire 18% selon certaines analyses, dans une opération de 19,5 milliards US.

Février 2008

Chinalco et l'américain Alcoa achètent 12% de Rio Tinto Plc, la branche cotée à Londres du groupe, qui représente environ 78% du groupe tout entier, pour un peu plus de 7 milliards de livres (14,05 milliards US).

Décembre 2007

Le groupe chinois China Investment Corporation (CIC) apporte 5 milliards US à la banque d'affaires américaine Morgan Stanley, mise à mal par la crise des «subprimes», et prend une part de 9,9%.

Octobre 2007

La première banque de Chine, l'Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), prend 20% de la Standard Bank d'Afrique du Sud pour 5,46 milliards US, le plus important investissement chinois à l'étranger dans le domaine financier.

Octobre 2005

China National Petroleum Corporation (CNPC) réalise la plus grosse acquisition pétrolière chinoise à l'étranger, de 4,18 milliards US, et achète le canadien PetroKazakhstan.